RENCONTRE AVEC
PIERRE-DAMIEN HUYGHE
Professeur
Professeur à l'Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne
Directeur du Master recherche "Design et environnements"
Directeur du Centre de Recherches Esthétique, design, Environnements (CREDE),
affilié au Laboratoire d'Esthétique Théorique et appliquée



DDAYS: Peu de designers sont détenteurs d’un doctorat (comme Anthony Dunne par exemple), que pensez-vous que cela leur apporte, concrètement, par rapport à un cursus traditionnel d’école d’arts appliqués ?
Le doctorat tel que nous pouvons le concevoir actuellement en France est un diplôme qui sanctionne une recherche et une aptitude à la recherche. Votre question revient donc à savoir ce qui fait qu'il peut y avoir recherche dans ou avec le champ du design. Notez au passage que j'adopte le mot de "design" plutôt que l'expression "arts appliqués" qui se trouve dans votre question. Expliquer ce choix serait assez long. Il faudrait mettre en cause des attendus historiques complexes, en France notamment. Disons qu'il s'agit de basculer globalement des conditions d'application d'un savoir, d'un savoir faire ou d'un art aux conditions de conception, c'est-à-dire, dans mon esprit, de naissance, d'éclosion, de venir à être, etc. Dans cette manière de comprendre les choses, je ne dissocie pas la conception de la fabrication ni de la production, du faire en général et je retrouve des significations de longue date attachées à la notion de technè. Le principe d'une recherche est sans doute moins d'établir et de développer un projet (cela, c'est la taĉhe propre de toute formation en design) que d'étudier et d'expliciter les conditons dans lesquelles un projet est possible et réalisable. Il s'agit donc moins de se focaliser sur une proposition que sur un contexte et des enjeux. Naturellement, je vous fais ici une proposition simplifiée. Je veux particulièrement insister sur l'idée qu'en recherche il ne s'agit pas seulement d'exercer une compétence du design mais bien d'associer à cette compétence des éléments réflexifs et critiques. Du coup on vise peut-être moins à proposer quelque chose qu'à exposer les conditions de possibilité de cette chose. Nous pouvons attendre d'un tel travail qu'il nous aide à repérer que les productions résultent en fait d'orientations, d'accentuations, de choix, bref, je reprends un mot que je viens d'utiliser en soulignant le fait que je l'emploie au pluriel, de "conditions". Maintenant, puisque vous évoquez le nom d'Anthony Dunne dans votre demande, la question de savoir comment et en quoi une recherche peut se présenter ou se déposer est dans l'absolu ouverte. Une proposition ou une situation expérimentale, une scénographie, un texte, une articulation de ces éléments, tout cela est imaginable. Pour ma part, je ne saurais laisser tomber l'importance des formulations, l'inscription dans la langue, la capacité à dire à propos du design. L'enjeu est peut-être de former à partir de l'expérience du design, étant donné que les chercheurs seraient des designers, une façon de dire et de qualifier les conditions du travail.

DDAYS: Pourriez-vous nous faire le Top 5 des ouvrages immanquables sur le design?

Non, je ne pourrais pas vous faire un top 5 des ouvrages immanquables sur le design, je regretterais immédiatement ma réponse. je pense que, designer ou pas, il faudrait lire tant de chose et parfois si éloignées, apparemment du moins, de sa "spécialité". En outre certains ouvrages importants demandent un si grand travail de lecture (pas du tout désagréable mais long et patient) qu'il est difficile de les mettre dans la dynamique un peu trop pressée à mon goût d'un "top 5". Ainsi par exemple, je considère l'ouvrage de Giorgio Agamben Le règne et la gloire comme tout à fait essentiel à la compréhension du concept même d'économie. Mais son style et son champ se trouvent bien apparemment éloignés des urgences. Je dirai la même chose pour des livres concernant la technique et les sciences. Disons : André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, La nouvelle alliance, Bruno Latour, L'espoir de Pandore, Bernard Stiegler, La technique et le temps. Lire ou relire après cela le traité d'Alberti De la peinture sur la perspective et voir comment se pose là déjà tout un rapport technique / science, passer à des livres sur le cinéma, à tel ou tel ouvrage de Kracauer par exemple, pour faire contrepoint, ce serait bien. Comment ensuite éviter Benjamin, notamment, je vais un peu surprendre, L'auteur comme producteur pour la façon dont ce texte substitue la notion de "qualité" à celle de "forme" ? Reste que, pour ne pas me mettre trop à côté de votre question, je dirai ici qu'aujourd'hui il ne faut pas négliger de lire les arguments de Loos, Ornement et crime ou de Frank Lloyd Wright, L'architecture moderne (en français dans L'avenir de l'architecture) pour voir combien ces arguments sont plus subtils que leur réputation (par exemple Wright travaille la formule de Sullivan en disant non pas "la forme suit la fonction" mais "la forme et la fonction", le changement n'est pas mince). Et encore Laszlo Moholy-Nagy, le Design pour la vie afin de s'opposer à Loewy, La laideur se vend mal. Rien n'est seulement ni immédiatement contemporain dans tout cela et pourtant tout l'est...

DDAYS: Pourriez-vous nous faire le Top 5 des pièces de design ?
Alors là, non vraiment pas. Pour ne pas être aussi long que je viens de l'être, je vous dirais que je m'intéresse, dans l'esprit de Moholy dont je viens de citer le nom, aux pièces, projets ou propositions qui ne sont pas des objets utilisables isolément, mais des objets qui travaillent avec l'ingénierie, et même, dirais-je, qui travaillent cette dernière. De ce point de vue, la chaise de Breuer au Bauhaus reste pour moi un objet exemplaire. Mais je m'intéresse aussi aux rapports des objets avec l'énergie. D'autres critères encore interviennent : les ruptures de paradigme du côté de la conception, la réparabilité du côté de l'entretien. À l'issue de la dernière biennale de Saint-Étienne, j'ai participé à une soirée Design au ban au Centre Pompidou et choisi de mettre en exergue les objets suivants, assez divers mais tous présentés, c'est un fait, dans la partie Demain, c'est aujourd'hui : d'une part, pour ce qui est des ruptures de paradigmes, un pulsateur d'air de Dyson et un vélo de Peugeot, d'autre part, pour ce qui est des rapports à l'énergie, la station domestique de stockage des énergies renouvelables par l'hydrogène Hyné de Pierre Favresse (designer) et Christophe Turpin (chercheur Cnrs) et tel ou tel projet du design probe de Philips ou d'Electrolux évoquant des possibilités de l'alimentation et du textile. Dernière chose : le design d'interaction, la distribution de l'information sont des secteurs essentiels.

DDAYS: Qu’attendez-vous d’une manifestation telle que Designer’s Days ? Y avez-vous déjà participé ? de quelle manière ?
Oui, j'ai déjà participé, en flâneur, aux Designer's Days. Bien qu'il me soit parfois demandé, comme par vous aujourd'hui, de m'exprimer en tant que spécialiste supposé des questions de design, je tiens beaucoup à cette situation de flâneur et à l'incognito qui va avec. Ce n'est pas une position très mondaine mais ainsi au moins puis-je étudier tranquillement et laisser les choses venir à moi et retenir d'elles-mêmes, autant que possible, mon attention. Je ne me documente pratiquement pas avant d'aller voir, j'aime ne pas être couvert par les déclarations d'intention et j'apprécie de ne pas avoir de commentaire d'avance. Une scénographie matérielle minimum me convient. Ce "minimum" ne veut pas dire "nul" ou "absent" car il y a toujours un dispositif de présentation. Mais il me semble qu'il faut travailler dans le sens du minimum. Disons : chercher ce qui suffit, ne pas promouvoir, faire confiance à la perception.

DDAYS:Le thème de la 11ème édition des Designer’s Days est « Conversations »,
avec qui vous souhaiteriez (ou auriez-vous souhaité) converser ?

Vaste sujet qui me rappelle d'abord des remarques de Kant et un texte de Hegel, ce dernier distinguant spécifiquement la conversation du dialogue. Disons que je pense à une affaire de politesse ou d'urbanité. Une conversation implique une certaine retenue. Il peut y avoir là un aspect négatif : on ne va pas au fond des choses, mais aussi un aspect positif, lié au respect, à la volonté de ne pas blesser. La possibilité de diverses attitudes comme la franchise et l'authenticité me semble en tout cas en question. Finalement votre thème se lie à la définition de la sociabilité, à une réflexion sur les limites du socialement tolérable sans doute, mais aussi un examen du souhaitable en la matière. En question, au fond les espaces de côtoiements, une voiture ou une station de metro par exemple, mais aussi un super-marché dont la sonorisation par des émissions de radio occupe les esprits de telle sorte que la conversation se raréfie. Il faut prendre tout cela dans les conditions d'aujourd'hui, en pensant par exemple que nous pouvons désormais, par le téléphone portable, converser à tout moment malgré les présents. Autrement dit l'espace de la conversation n'est plus nécessairement l'espace de la société immédiate. Il y a des imbrications de socialité. La pratique de l'attente, très concrètement des salles d'attente, est également en question. Le bruit de la conversation n'est pas toujours souhaité. Peut-être est-ce là (je reviens au texte de Hegel que j'avais à l'esprit il y a un instant) le point nodal : le bruit, les bruits de la société, le social comme bruissement. Le contre-point, du coup, de votre thème, ce serait le silence. Ou l'écoute. Les radios de supermarché que j'évoquais se placent souvent sur le ton de la conversation. Et les radios tout court aussi bien, nombre d'émissions de télévision également. Bref il y a aujourd'hui beaucoup de conversations par délégation. Ce sont les valeurs et les usages de cette délégation qu'il y a lieu, à mon sens, de travailler.

Propos recueillis par Capucine Burtschell


ASSOCIATION DESIGNER'S DAYS

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