Lundi 20 juin 2011
de 9h30 à 12h30 à la CCIP de Paris
Dans le cadre des Designer’s Days, Chantal Hamaide (Intramuros) a animé le débat de cette table ronde, étaient invités : Erwan Bouroullec (designer), Alain Cadix (directeur de l’ENSCI-les Ateliers), Marie-Christine Dorner (designer), Patrick Elouarghi (fondateur de Hi Hôtel), Eugenio Perazza (Magis).
PARLONS DU PROJET
CHANTAL HAMAIDE
Pour parler du projet dans le cadre des Conversations de Designer’s Days, nous avons choisi des interlocuteurs qui interviennent à tous les stades du développement du projet : de la formation et de la richesse des enseignements transversaux, de la confrontation aux différentes échelles du projet et de l’installation éphémère au savoir-faire de l’artisanat de luxe, de la gestion des approches et des réponses à partir de la diversité des matériaux et des interlocuteurs industriels, de la maîtrise de l’entrepreneur face à la diversité de langage des designers pour maintenir une identité forte de la marque, du dialogue à installer avec le public dans le cadre du développement de projet hôtelier innovant et respectueux du contexte culturel.
Nos cinq invités seront les interprètes d’une conversation avec le projet. Chacun va intervenir et développer son rôle, ses aspirations dans l’engagement de sa discipline et de la responsabilité qui l’engage avec les étudiants, avec les entreprises, avec le public. Marie-Christine Dorner est architecte designer ; Alain Cadix est directeur de l’école ENSCI/Les ateliers à Paris ; Erwan Bouroullec est designer ; Eugenio Perazza est entrepreneur industriel, président et fondateur de Magis ; Patrick Elouarghi est à l’initiative du concept des hôtels Hi Hôtel en France et en Tunisie, avec la complicité de Matali Crasset.
Tout d’abord Marie-Christine Dorner, diplômée de l’école Camondo en 1984, elle part pour le Japon où sa collection est éditée par Teruo Kurosaki d’Idée. Cette première collection va dessiner son projet, son profil même de designer, mais c’est à Paris en 1988 qu’elle signe son projet d’hôtel design à Saint-Germain-des-Prés, La Villa. Londres de 1996 à 2008 lui fait prendre du recul, et Ron Arad l’invite comme tuteur externe au Royal College of Art. Cofondatrice du département Design à l’Ecole Supérieure d’Art de Reims, Marie-Christine a rejoint aujourd’hui l’école Camondo en tant qu’enseignante.
De la conception de la tribune du 14 juillet, à nouveau dans l’actualité, aux vases dessinés pour Saint-Louis qui ont été présentés au dernier Maison & Objet, Marie-Christine développe du mobilier et des objets pour les entreprises comme Montis, Roset, Bernardaud, Zeus, Saint-Louis, une conversation avec les différentes échelles du projet. Une mobilité géographique a favorisé un éclectisme riche d’expériences ouvertes aux commanditaires publics et privés.
MARIE-CHRISTINE DORNER
Aujourd’hui, sachant que je devais vous parler seule et pour respecter le thème Conversations de Designer’s Days, et le thème Parlons du projet que Chantal a donné à cette conférence, je me suis organisé ma propre conversation avec des gens avec lesquels j’aime travailler, qui sont des industriels, des directeurs artistiques, des clients. Je leur ai demandé de me poser des questions et je ferai les questions (puisqu’ils ne sont pas là) et les réponses.
Auparavant, je voulais faire deux apartés. Vous voyez la tribune présidentielle du 14 juillet, qui est un objet insolite, un objet design mais d’échelle énorme puisqu’il fait 1 500 m², qu’il pèse 340 tonnes. Il faut dix semi-remorques pour l’amener Place de la Concorde devant l’Obélisque. C’est un concours organisé par le ministère de la Culture que j’ai gagné en 1990, je devais la monter trois à cinq fois et je vais la monter cette année pour la vingt-deuxième fois. Il est donc intéressant de voir comment un objet qui n’est pas conçu dans un but de développement durable à l’origine le devient (maintenant on peut faire des beaux panneaux de chantier en disant que cette structure est complètement recyclable, recyclée, amortie, etc.). L’autre aparté que je voulais faire avant de commencer ma conversation, c’est de vous parler des trois moments que j’aime le plus dans le design, qui sont les raisons pour lesquelles j’aime ce métier que je fais depuis vingt-cinq ans (et peut-être encore pour vingt-cinq ans ?). Tout d’abord, ce sont les rencontres, les rencontres avec les gens, les rencontres humaines, que ce soit avec un industriel, un petit artisan dans son minuscule atelier ou un directeur artistique d’une grande société. Toutes ces rencontres sont extraordinaires à chaque fois, et aussi avec les clients en architecture intérieure, toujours des personnalités intéressantes. Puis les lieux, qui sont souvent aussi des moments de découverte incroyable que ce soit des voyages à l’étranger au cours des projets ou des manufactures incroyables. Enfin, c’est le moment du verdict. On n’est plus dans le projet, on est au moment où les utilisateurs utilisent les lieux, les objets, les meubles. Là, la vérité éclate : cela marche ou pas, cela plaît ou pas, cela se vend ou pas. C’est un moment très intéressant. Je me souviens quand j’ai dessiné du mobilier urbain à Nîmes, j’ai vu un homme se laver les cheveux dans la fontaine à boire que j’avais dessiné dans un ensemble de mobiliers urbains (c’était au moment de la féria de Nîmes), et j’ai trouvé cela très émouvant de voir quelqu’un se laver les cheveux dans une fontaine à boire, je n’avais pas imaginé que cela pouvait être utilisé comme cela.
LA NAISSANCE DU PROJET
J’ai donc classé les questions de mes interlocuteurs en trois thèmes. D’abord La naissance du projet, c’est Paul Van den Berg, fondateur et industriel de Montis (Hollande), société qui fabrique des sièges en cuir, qui m’a posé les premières questions.
- Marie-Christine, tes dessins sont plutôt guidés par les demandes des entreprises ou tes idées autonomes ?
- Ma réponse : Il y a trois cas. Le premier, c’est quand un industriel vient avec une demande très précise : « Il me faut une table, il me faut une chaise », c’est souvent le cas de MONTIS d’ailleurs. Le deuxième cas, c’est quand il vient et me dit « Regarde le catalogue, feuillette-le et dis-moi ce qui manque, puis propose-moi des choses qui te paraissent complémentaires de ce catalogue ». C’est le cas de Michel Roset ou de Maurizio Peregalli de Zeus. Enfin, la troisième situation, c’est quand j’arrive moi-même avec un projet. Ce n’est pas toujours la meilleure façon de fonctionner d’ailleurs ; souvent ces projets ne voient pas le jour, mais parfois ils le voient. Et c’est ce qui s’est passé avec la série Une Forme, One Shape par exemple, quand Frédéric Bernardaud a repris la bague que j’avais dessinée, qui avait été fabriquée dans un premier temps au Japon, et qu’il a éditée sous le nom de Bernardaud.
Ensuite, Paul Van den Berg me demande :
- Préfères-tu être libre dans ton travail ou aimes-tu une collaboration avec un client qui a ses propres idées et qui discute les tiennes ?
- La discussion m’intéresse. Si je voulais être toute seule, je serais artiste. Je ne le suis pas, j’aime bien avoir un cahier des charges, j’aime bien travailler avec des gens, j’aime bien travailler en équipe, j’aime bien qu’on soit complémentaires pour aboutir à un vrai projet. Le design ne se fait jamais seul. Puis, le fait que je sois à la fois architecte d’intérieur et designer me permet de passer d’un projet à un autre et d’avoir toujours un recul sur ce que je fais, de distancier, d’aiguiser l’esprit critique. Cela m’aide beaucoup d’être inclassifiable et éclectique, de passer d’une tribune présidentielle à une bague en porcelaine, à un panier en bambou. C’est quelque chose qui m’aide beaucoup.
Maurizio Peregalli de Zeus, fabricant de meubles en métal (Italie), me demande :
- Qu’as-tu aimé dans la relation de travail autour de tes projets avec Zeus ?
- J’ai rencontré Maurizio en 1986 à Tokyo. Il présentait ses premiers meubles chez Idée ; il ne m’a jamais demandé de travailler pour Zeus avant 2009. Mais là, cela a été un moment formidable, parce qu’il est venu avec une demande précise (« Il nous faut une table »), également avec une demande (« Complète le catalogue, dis-nous ce que tu penses qu’il serait bien pour nous »). Ce qui a été formidable, c’est la confiance mutuelle entre nous. Il connaît très bien le métal, il est architecte aussi, il voit très bien les choses, il suit dans le détail le développement d’un meuble. Cette relation a été tout à fait fructueuse.
LA MATIERE
Mon deuxième thème c’est la matière. La première question est celle de Maurizio :
- Préfères-tu travailler à partir de la forme ou de la matière ?
- Quand on travaille sur une typologie (une table par exemple), on sait que la matière va guider la forme. On ne peut pas dessiner la même chose, un objet qui aura les mêmes qualités, s’il est en bois, en métal, en porcelaine ou en plastique injecté ; c’est complètement différent, on aboutira à un autre projet. La matière est importante, elle guide complètement mon travail. J’aime qu’un industriel vienne me voir et me dise « je maîtrise cette matière, j’ai quelqu’un qui sait très bien la fabriquer, que pourrais-tu faire avec ? » Cela a été le sujet de ma collection Une Forme, One Shape, collection que j’ai faite spontanément, sans demande, c’est une série de meubles sur une seule forme. J’ai créé une forme qui est pour moi la synthèse de ce que j’utilise en design : le plat pour poser, le creux pour contenir, le passage pour passer. Cette forme, je l’ai déclinée, et, suivant sa dimension et la matière dans laquelle elle est fabriquée, elle devient autre chose. On passe de bijoux à petits objets, à petits meubles, à grands meubles, jusqu’à un passage à travers lequel on passe comme une porte, puisqu’une bague très agrandie finalement c’est une porte. Cette collection m’a fait penser que la matière est quelque chose de totalement respectable. Ce n’est pas qu’il faut utiliser moins de matière, mais c’est qu’il faut l’utiliser à bon escient. Si on fait un meuble qui dure, c’est gagné. Si on fait un objet fabriqué dans la matière qui lui donnera toutes ses qualités et son potentiel maximal, c’est gagné. D’ailleurs, c’est ainsi qu’à l’occasion de Designer’s Days, un fabricant de liège (HPK) est venu me voir et m’a dit « on fabrique du liège dans le Sud de la France, on est dans l’aérospatial, on est dans les semelles de chaussures, que peut-on faire en design ? », et je leur ai dessiné une série de piédestaux pour mettre en valeur une vaisselle quotidienne, c’est devenu un projet qui n’est pas édité d’ailleurs, mais qui fait le tour des magazines pour le moment. En tout cas, c’était très intéressant de voir cette matière.
Toujours à propos de la matière, Anne Lhomme, directrice artistique des cristalleries de Saint-Louis me pose la question suivante :
- Quel rôle le cristal a-t-il joué dans ton approche du projet Les lanternes magiques, et plus particulièrement des suspensions ?
- Le cristal est une matière magique. Déjà, quand on visite les Cristalleries de Saint-Louis, c’est extraordinaire de se retrouver hors du temps, dans une manufacture enfouie dans une forêt vosgienne, une espèce de feu qui gronde, un lieu toujours chaud avec des fours qui chauffent jour et nuit, 24 heures sur 24, avec des brulots, des braises, de la matière en fusion travaillée à la main. C’est un lieu incroyable. Évidemment, le nom je n’ai pas choisi (Les lanternes magiques) s’est imposé. J’ai fait des vases, des suspensions lumineuses pour lesquelles j’ai voulu mettre au point un système d’éclairage par LED, et, avec l’équipe de Saint-Louis, nous avons réussi à mettre au point ce système, à savoir deux disques de LED, un qui éclaire vers le haut et un autre vers le bas, ce qui fait que l’objet est entièrement illuminé – au contraire d’une suspension qui aurait une douille et une ampoule qui obscurcit la partie haute et qui éclaire la partie basse – là, c’est l’ensemble de l’objet qui devient magique. J’ai aussi travaillé la taille en fonction de la matière. J’aime beaucoup l’art cinétique et les effets optiques, ce mouvement induit par un travail de lignes. Et donc, au lieu de refaire des pointes de diamant, des croisillons, des motifs classiques, je les ai déconstruits, j’ai fait des lignes qui partent dans le même sens, mais par la superposition tout devient mouvement, tout tourne, il y a un effet optique très intéressant qui se passe.
LE CONTEXTE
Le troisième et dernier thème que je voulais développer avec vous, c’est Le contexte. Le contexte peut être culturel, d’actualité ou géographique. J’adore voyager, j’ai dessiné quelques résidences d’ambassadeurs de France à l’étranger pour le compte du ministère des affaires étrangères, et je trouve toujours intéressant de se retrouver non seulement en face de l’ambassadeur au petit-déjeuner à partager une mangue, mais aussi de dessiner des meubles spécialement pour ces lieux, qui soient conçus dans un but de développement durable avec des matériaux locaux. Ce que j’aime dans ces voyages, c’est de découvrir les savoir-faire locaux, par exemple utiliser du placage d’abaca aux Philippines, des tissages particuliers de végétaux, du bois de cognato en Malaisie, du bambou à Kyoto, etc. D’ailleurs, je n’ai eu l’idée évidemment qu’à Tokyo de faire une collection partant de l’origami ; les Japonais trouvent extraordinaires d’avoir transformé les petits pliages de papier en mobilier. Aujourd’hui, je voulais finir justement avec la question de Teruo Kurozaki (Idée). Je lui demande de me poser une question sur ce qu’on a fait ensemble, Origami ou Une Forme, One Shape (puisque la moitié de cette collection avait été réalisée au Japon grâce à Idée), mais il souhaite me poser une question à propos du tsunami.
- Ici est venu le grand tremblement de terre, suivi des vagues et du tsunami. Je t’envoie là des photos des terres abandonnées après le tsunami. Que peux-tu dessiner après cela ?
- Pour l’instant, c’est la question qui est sans réponse. Si vous voyez ces images, c’est effrayant. Quand il m’a appelé hier au téléphone, il était sur la route de Sendai, il avait déjà développé un café, le café Alabama, dans une vieille ferme abandonnée où des bénévoles venaient et il m’a demandé d’imaginer un abri. C’est donc la question en suspens. Quand une catastrophe naturelle se produit ainsi, que peut-on imaginer comme projet ? Que peut-être le projet ?
CHANTAL HAMAIDE
Bien sûr, la formation du designer est essentielle dans la construction de son parcours. Nous allons aujourd’hui parler de l’ENSCI avec Alain Cadix qui dirige l’ENSCI depuis 2007, établissement public à caractère industriel et commercial placé sous la tutelle des ministères chargés de la culture et de l’industrie. Il crée dans le cadre de l’ENSCI, Paris Design Lab pour la recherche et les post-diplômes. Il rapproche l’école des centres de recherche publics et privés en orientant sa politique sur les affinités entre sciences et design. Le but est donc de créer des liens entre les écoles d’ingénieur (Centrale, les Arts et Métiers, Télécom Paris), les écoles de la Chambre de Commerce, les laboratoires de recherche comme le CEA, Le Fresnoy par exemple pour la création artistique numérique, l’ouverture également à Grenoble au sein d’une antenne à LETI, pour organiser des rencontres et des conversations entre chercheurs, scientifiques et designers. Depuis quatre ans, Alain Cadix crée les conditions de ces rencontres, il engage des conversations en interne avec les autres écoles et avec les entreprises. Une ouverture pour les étudiants de s’inscrire dans la transversalité des formations et des expériences.
ALAIN CADIX
Dans l’école, nous avons deux activités finalement. D’abord, nous préparons les futurs designers à concevoir des objets traditionnels, existants, pour lesquels on va leur demander d’imaginer de nouvelles formes et de nouvelles qualités. On va les préparer à donner à voir les valeurs des objets qu’ils conçoivent. Ces valeurs peuvent être esthétiques, imaginaires, économiques ou sociales. Nous avons à côté une deuxième activité, qui prend une place de plus en plus importante, qui est celle de proposer de nouveaux objets et de nouveaux usages, des innovations qu’on pourrait qualifier de radicales. Pourquoi ? Étant un établissement public sous tutelle ministérielle, nous avons une certaine responsabilité face à un monde qui se transforme très vite et qui ne laisse pas indifférent (les dernières images nous montraient sa cruauté). Ce sont les précarités sociales, les problèmes posés par les concentrations urbaines, les questions liées à la santé, à l’allongement de la durée de la vie et au maintien à domicile, ce sont des questions liées aux usages de l’eau, des énergies, des matières premières, des questions lourdes et difficiles, pour lesquelles nous pensons que les designers ont un rôle à jouer. Le travail qui se fait est un travail qui se fait en conversations. Chantal a bien voulu rappeler un certain nombre de partenaires d’enseignement supérieur ou dans la recherche, mais il y a aussi d’autres partenaires qui sont les usagers, les gens dans leur vraie vie de tous les jours, qui sont des partenaires avec lesquels nos élèves engagent des conversations. On a parlé de sciences et de techniques, mais nous avons aussi dans nos partenaires des conversations avec des artisans. Par exemple, nous avons des conversations partenariales avec les compagnons du devoir. Pour que faire ? Je voulais prendre quelques exemples récents de projets, vous allez voir la diversité des situations ou des questions qui nous sont posées aujourd’hui et qui sont donc posées à des designers en formation.
Premier exemple, une grande entreprise de distribution vient nous voir en nous disant : « La grande distribution est un concept des années 50, qui a démarré en France au début des années 60. Ce concept est fondé sur l’automobile, le parking, le caddy etc., et toutes choses qui sont remises en cause (concentration urbaine, développement durable, apparition de l’Internet et des puces RFID etc.). Aidez-nous à imaginer et à concevoir ce que pourrait être la distribution dans dix ou quinze ans ». Ce genre de question n’a été posé ni à Polytechnique ni à HEC, mais à une école de design. C’est probablement là la capacité à se projeter, à inventer, à représenter, à formaliser, à développer des pensées transversales décalées par rapport à des flux dominants, qui a été convoquée dans ce projet.
Deuxième exemple, c’est une demande de la ville de Paris sur l’invention des mobiliers du futur. Qui succèdera à Maurice et à Wallace dans les décors de la ville et dans les usages de la ville ? Nous travaillons et nous allons encore travailler sur des concepts de mobilier urbain intelligent. Et quand on parle de mobilier urbain intelligent, évidemment il faut parler avec les gens de la ville, c’est-à-dire les habitants de la ville, mais aussi les responsables, les techniciens et différents spécialistes. En particulier, nous avons un dialogue extrêmement fourni avec des chercheurs de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales qui travaillent sur les écritures urbaines. De ces échanges, de ces dialogues, de ces conversations, vont naître des projets. Tous n’aboutiront pas, tous ne seront pas retenus nécessairement, mais nous sommes une école et nous avons vocation à préparer nos élèves à des situations qu’ils rencontreront dans leur pratique professionnelle.
Troisième exemple, comme l’a rappelé Chantal, nous avons ouvert une antenne il y a deux ans, ce que nous appelons une « résidence » au sein du LETI à Grenoble. Le LETI est un laboratoire du CEA de renommée mondiale dans le domaine des micro- et nanotechnologies. Chaque semestre, douze à quinze élèves vont passer un semestre d’immersion au milieu des chercheurs dans ces domaines. Ils subissent une sorte de « trempe physicochimique », puisqu’ils vont être trempés pendant six mois dans cet univers. Ils n’en sortent pas tout à fait identiques à l’état qu’ils avaient quand ils y sont rentrés, mais de ce dialogue naissent des réflexions sur de nouveaux usages, de nouvelles technologies, les questions de transfert etc. Un exemple sur lequel les élèves ont travaillé ce semestre est le brain-computer interface, c’est-à-dire la relation entre le cerveau et la machine. Nos cerveaux émettent des ondes, et jusqu’à il y a peu pour capter ces ondes, il fallait placer des capteurs à l’intérieur de la boîte crânienne, ce qui est assez gênant. Depuis, les sciences et les techniques ont fait des progrès considérables, et on arrive à lire et à interpréter à l’extérieur de la boîte crânienne les ondes émises par le cerveau. En particulier, lorsqu’il y a une décision ou une volonté de faire, ou une volonté que soit fait quelque chose, les scientifiques savent capter et interpréter les ondes émises par le cerveau. À partir de là, les designers ont été invités à imaginer le système d’objet qui pourrait se développer autour de cette avancée scientifique. Cela commence bien entendu par un casque socialement acceptable, puis c’est tout le système d’objet qui permet d’allumer ou de commander l’allumage ou l’extinction de votre télévision ou de descendre ou remonter les volets électriques. Pour des personnes hémiplégiques ou tétraplégiques, ce sont des avancées considérables, mais les chercheurs du CEA nous ont demandé de travailler aussi sur les usages qui pourraient venir dans le domaine de la conduite de systèmes complexes, dans le domaine de l’éducation etc. Un ensemble de travaux a été fait, toujours dans cette conversation permanente avec des scientifiques, des médecins etc.
Dernier exemple que je voulais donner, c’est celui d’un grand laboratoire pharmaceutique qui est venu nous voir récemment en nous disant : « Nous avons un problème majeur avec les personnes âgées polypathologiques et qui doivent être maintenues à domicile pour différentes raisons. Seulement 20% de ces personnes respectent les prescriptions médicales ». C’est donc un énorme problème à la fois de santé publique, un problème économique etc. Ils sont donc venus nous voir, un peu comme le distributeur dont je parlais tout à l’heure, en nous disant : « Nous sommes face à une difficulté majeure, aidez-nous à imaginer des solutions. » Ce semestre, des élèves ont travaillé, encadrés par Laurent Massalou, pour imaginer des solutions, qui ne sont pas forcément uniquement un pilulier intelligent, d’autres voies ont été explorées et qui vont être montrées très prochainement.
Voici donc quelques exemples. Il y en a d’autres, je pense à un autre exemple, j’ai vu tout à l’heure la photo de François Azambourg. Chacun connaît son univers de création, et il a travaillé avec des élèves (ainsi qu’avec Clémentine Chambon) sur les usages d’un phénomène physique, à savoir la supraconductivité. Il a fait un grand écart par rapport à son univers traditionnel d’intervention, pour travailler avec des spécialistes de la physique du solide des laboratoires Dorset, pour travailler à de nouvelles utilisations de phénomènes physiques dans les objets du quotidien utilisables de façon courante et quotidienne par les gens.
Pour conclure, nous préparons nos élèves ainsi, en tous les cas le designer que nous formons à l’ENSCI, avec les ambitions de l’ENSCI, est un acteur qui ne travaille pas seul. Il travaille dans des équipes pluridisciplinaires et nous essayons, parce que nous croyons aux capacités à la fois de médiation et d’intégration du designer, de préparer nos élèves à être dans ces équipes, non pas une force supplétive qui vient à la fin d’un processus destiné à un beau capot, mais qui sont d’entrée de jeu dans le démarrage du projet, des acteurs essentiels qui ont justement cette capacité de médiation et d’intégration de connaissances diverses venant d’horizons très divers. On a parlé de scientifiques sciences dures exactes, on a parlé de sciences humaines et sociales, on a parlé d’ingénieurs et de technologues, on a parlé aussi des gens qui sont les usagers et qui ont aussi leur mot à dire dans leur vie quotidienne. Voilà donc la conversation, l’échange est au cœur des projets.
CHANTAL HAMAIDE
Alain vient de nous raconter l’importance de la transversalité des écoles, essentielle pour le design, il y a des conversations plus intimes. Il y a des conversations comme celles de deux frères. Nous n’aurons pas droit aujourd’hui à la joute verbale des frères Bouroullec, mais si leurs caractères psychologiques sont différents, ils se rejoignent bien sûr pour atteindre l’essentiel. « Le design est connecté à la discussion » disent-ils. Ce matin, c’est Erwan l’interprète. Cette conversation permanente, ajustée, précise, avec les entrepreneurs et avec les éditeurs, cette recherche permanente du produit juste, avec Magis, Vitra, Established and Sons, Kartell, Kvadrat, Axor, la galerie Kreo, Roset. Après cette fameuse carte blanche de la Cuisine intégrée que Ronan présentera au Salon du meuble de Paris en 1997, Erwan rejoint l’aventure Bouroullec en 1998 et part à la conquête de la diversité des moyens de production, de l’industrie à l’artisanat. C’est un succès international que nous connaissons aujourd’hui. Comme dit Ronan (l’absent) : « C’est une vision qui nous vient de l’enfance et qui, de manière synchrone, agit comme une réaction primaire quasi-archaïque, non pas génétique mais automatique ». Au moment où Arc en rêve à Bordeaux et le centre George Pompidou de Metz, deux expositions qui vont célébrer les Bouroullec en octobre, je laisse à Erwan le fil de la conversation.
ERWAN BOUROULLEC
J’ai beaucoup entendu ce thème de conversation, pour peut-être chercher à expliciter quel est le cadre des projets et les commanditaires. Un projet, c’est quelque chose d’extrêmement fragile, difficile à tenir entre ses mains d’une manière rationnelle. On parlait beaucoup de démarche scientifique, je pense que la démarche scientifique est assez facile à mettre en place dans le projet. On peut calculer, on peut comprendre. C’est ce qui est peut-être le plus difficile à faire passer, ce qu’il faut peut-être le plus protéger, c’est ce qui rend ce projet un peu subtil, qui lui donne une forme de poésie. Un des grands enjeux du design n’est pas tant que cela la fonction (cela l’est en partie), c’est plus une problématique de culture. On est en train de se battre en face d’un environnement qui, à plein de moments peut paraître un peu bête, il y a plein de choses extrêmement laides. Dans le fond, je ne crois pas qu’on trouvera la réponse par des réponses hyper spécifiques à des fonctions, je crois qu’on retrouvera plus par une démarche culturelle bien plus vaste. Pour cela, c’est important de le dire en France, parce qu’on a peut-être beaucoup plus de mal à l’entendre qu’autre part. En France, les gens qui fabriquent (je préfère dire cela à la place du mot « industrie) sont toujours suspectés de vendre pour des profits qui leur seraient très personnels, et ce n’est absolument pas vrai à mon avis. C’est ainsi que je citerai pour commencer l’exemple de Vitra, car c’est un peu le porte-drapeau de cette idée. Pour ceux qui connaissent Vitra, on sait aussi l’investissement de Vitra dans une approche culturelle du design et de l’architecture. N’oublions pas que Monsieur Fehlbaum a fait construire pour la première fois en Europe Frank O. Gehry OU Zaha Hadid, et qui a assumé un rôle collectif de « Quel est l’état du design et de l’architecture contemporaine ? ». J’ai également eu la chance de rencontrer Monsieur Giulio Cappellini. Vous savez peut-être que Cappellini a été dans une quasi banqueroute, puis racheté par le groupe italien Charm. Pour moi, tous les fabricants italiens, et probablement du monde, auraient dû leur envoyer un chèque équivalent à 0,5% de leur chiffre d’affaires lorsqu’ils ont été en banqueroute. En effet, Cappellini a assumé un rôle global de porte-drapeau. Il a essayé de mettre en place des démarches innovantes avec aussi cette démarche d’établir des mouvements globaux, et il faut reconnaître les vrais acteurs de ces mouvements.
Pour parler des projets, un des premiers projets fondamental pour nous fut le système de bureau Join qu’on a fait chez Vitra. Ronan et moi étions très jeunes, un peu naïfs. Pour vous montrer que le cadre des projets va certaines fois à l’envers, Monsieur Fehlbaum nous a dit que l’enjeu de ce système de bureau était qu’il se retrouve utilisé à terme pour un marché réel, à savoir dans des banques, des universités, des grandes sociétés etc. En même temps, Ronan et moi, n’avions jamais travaillé dans une société de plus de deux personnes, la nôtre, nous n’avions pas d’expérience de cela. Et Monsieur Fehlbaum nous a dit de ne pas essayer de comprendre la culture de ces gens qui travaillent dans la banque, parce que nous allions devoir tellement déplacer notre esprit que nous n’allions jamais réussir à digérer cette chose. Il nous dit « travaillez, cherchez ce qui vous semble le plus juste, et avec une chance, si la chose devient extrêmement juste, le projet deviendra fort et aura peut-être un caractère un peu plus universel et pourra donc s’étendre à différents supports ». Il a vraiment exploité chez nous une forme de naïveté à ce moment-là. Nous étions très jeunes, il nous a fait redessiner encore et encore. Pendant deux ans, nous avons fait des nouvelles esquisses tous les mois, qui étaient toutes reçues et qui plaisaient, mais en même temps il fallait revoir à chaque fois. Finalement, sur le thème de la conversation, je pense que c’est ainsi s’établissent les vrais cahiers des charges dans l’industrie. Les cahiers des charges ne sont pas des choses qui existent réellement. On ne reçoit pas une bible au départ d’un projet. La vraie question est effectivement de commencer à discuter, et, une des meilleures façons qui est celle de Monsieur Fehlbaum chez Vitra, mais aussi celle de Magis, c’est de discuter à travers des idées, à travers des projets. C’est finalement discuter d’une certaine manière à travers une forme de lecture positive du projet.
D’autres cas ont été très particuliers pour nous : c’est l’hyper-artisanat. Nous avons fait des projets à Vallauris dans le Sud de la France. Récemment, nous avons fait des projets au Japon à l’invitation du ministère de la culture japonais. Dans les deux cas, c’est pareil, ce sont des artisanats infusés avec de l’argent public pour éviter une disparition de ces savoir-faire. Et ce qui est un peu terrible, c’est que ces savoir-faire n’ont jamais évolué. Les technologies ont une vie, mais pas une vie forcément de l’évolution même de ces technologies mais la vie de leur pertinence économique. Aujourd’hui, faire de la porcelaine pour faire des assiettes, c’est totalement incongru si on le met en regard de la technologie plastique par exemple. Il y a ces cadres de projet où il y a une forme de tristesse, mais en même temps on apprend beaucoup. Au fond, je pense que le projet se nourrit d’un cadre très précis. On construit les projets en réagissant, en essayant de répondre (en tout cas dans le cas de Ronan et moi) à des questions très simples (Comment est-ce qu’on assemble ? Comment est-ce qu’on fabrique ? Comment est-ce qu’on utilise bien le matériau ? Comment on essaie d’établir une sorte de pont intéressant entre la problématique du producteur et la problématique de l’utilisateur ?). Finalement, le projet est un certain nombre de questions auxquelles il faut toutes répondre, on ne peut pas en oublier une. Et quand on doit faire face à ces réponses, d’un côté on utilise une forme rationnelle et scientifique, et de l’autre côté, on essaie aussi de libérer la créativité dans ces petits points de détail. En fait, il faut avoir confiance dans ce processus de faire des actions simples, mais la répétition de ces actions simples va servir à créer un caractère particulier.
On vient de faire une collection pour Axor, de la grande industrie allemande. Il s’agit d’une collection complète de salles de bain, avec les robinets, les vasques, les accessoires etc. Nous nous sommes repris à cinq fois pour dessiner l’ensemble de cette collection, cela a pris six ou sept ans. Pourquoi ? L’enjeu d’une telle collection est peut-être une forme d’unité, donc on a besoin de trouver une forme d’ADN commun pour dessiner quatre-vingts pièces. Nous nous sommes souvent engagés dans des dessins de collection que nous devions vérifier jusqu’au bout, et il s’avérait qu’à la fin, un certain nombre de pièces ne supportaient pas le dessin originel, donc il fallait tout recommencer. Là aussi, je suis très reconnaissant à la société Axor, qui a accepté nos incertitudes et que les délais n’allaient pas être suivis. En même temps, nous travaillions beaucoup en face, nous nourrissions toujours des projets ; nous nourrissions de doutes mais également de projets, ce qui a permis de faire advenir cette collection.
Je remercie aussi d’autres personnes comme la galerie Kreo à Paris (l’autre entité qui est peut-être encore plus mal vue en France : la galerie privée qui vend à des collectionneurs privés, qui eux-mêmes sont les propriétaires des entreprises dont on parlait avant…) Le lieu de la galerie est un lieu d’expérimentation. D’ailleurs, la galerie n’est absolument pas subventionnée. Cela nous permet d’envisager tout ce qu’on ne peut pas faire dans le cadre industriel, d’amener les choses à des bordures qui ne sont pas forcément techniques mais un peu plus typologiques dans notre cas. En même temps, on est assez heureux parce que nous avons réussi à mettre en place des démarches, des pièces que nous avons réutilisées dans l’industrie par la suite. Cette année, nous avons réédité chez Flos une des lampes (Liane) que nous avions faites à la galerie Kreo. Évidemment elle n’est pas rééditée de la même manière, puisque nous travaillons avec des artisans pour la galerie ; ce sont des lampes entièrement réalisés en cuir avec des tapissiers selliers, qui ne sont même pas la quintessence de leur métier mais je dirai la résurgence d’un vieux métier qui existe. Monsieur Pochon, responsable d’une petite société de dix personnes me dit souvent qu’il est le dernier à faire sur Paris, et donc la galerie permet aussi de reposer cette question du savoir-faire.
Je pense aussi à des expositions qui ont été aussi importantes que la galerie, ont été importants. Je pense par exemple à cette pièce en polystyrène réalisée à l’origine pour la Villa Noailles à Hyères où nous devions traiter une scénographie d’exposition. C’est la première fois où on s’est posé la question de faire des modules en polystyrène, de créer une brique universelle. C’est ce qui a généré par la suite ce travail autour des algues chez Vitra, qui sont dorénavant utilisées. Je pense que Ronan et moi avons différents cadres de projets. Dès que nous avons un projet d’exposition ou quelque chose un peu à la marge, nous essayons d’expérimenter pour pouvoir le relancer dans une dimension plus industrielle par la suite. Je pense à ce dernier projet de showroom qu’on a réalisé pour Kvadrat (société de textile d’ameublement). Quand ils nous ont demandé de faire leur showroom, nous avons de suite pensé à créer un mur textile. Bien sûr, nous avons essayé de donner à ce mur textile une qualité pour le showroom. En fait, on parlait d’innovation tout à l’heure, ce produit est devenu quelque chose qu’ils n’avaient pas du tout l’habitude de vendre, et c’est devenu un porte-drapeau pour découvrir la marque autrement.
Enfin, je ne vais pas terminer par Magis, puisque c’est Perazza qui va s’en charger. Ceci dit, il faut reconnaître chez Magis a également pris cette force que pouvait avoir Cappellini, en essayant de le mettre en même temps très précisément dans l’industrie italienne. Peut-être à la différence de la France, il faut plutôt voir l’industrie italienne comme une ruche, comme une « fédération de sous-traitants ». En tout cas, c’est Monsieur Perazza qui a cette intuition des matériaux et des technologies. Quand il nous appelle pour faire une bonne chaise en bois, c’est lui qui va nous dire que la technologie du bois coûte beaucoup trop cher, et que le seul moyen de faire cette chaise en bois est d’utiliser le métal avec le bois. Ensuite, c’est à nous de trouver, mais c’est lui qui va savoir que le métal va nous permettre d’assembler le bois sans avoir besoin d’avoir de faire des assemblages typiques avec de la colle etc. Il a cette hyper vision industrielle de faire des objets « démocratiques » aujourd’hui. C’est un vrai expert, c’est sûrement le meilleur en tout cas.
CHANTAL HAMAIDE
Effectivement, Eugenio Perazza est l’interlocuteur privilégié des designers. C’est un personnage essentiel dans ce rôle collectif global dont parlait Erwan. Eugenio Perazza crée la société Magis en 1976 dans le Nord-Est de l’Italie, tout près de Venise.
Magis est une sorte d’atelier international où sont conviés des designers de cultures et de langages très différents. L’identité de Magis se positionne sur la recherche des technologies innovantes pour des produits de grande série, avec un panel de designers exceptionnels. Je vais essayer de les nommer tous : Sapper, Arad, Erwin, Newson, Morrisson, Giovannoni, Grcic, Fukasawa, Bouroullec, Paulin, Aarnio, Mariscal, Dickson, Young, Heatherwick, Wanders, Ayon, Rashid et Starck ; les deux dernières femmes invitées récemment étaient Zaha Hadid et Ineke Hans qui ont présenté leurs collections au dernier salon de Milan). Eugenio Perazza est quand même une main de fer : il réussit à organiser une conversation avec le projet de chacun dans un cadre ouvert au monde, mais concentré sur la culture d’entreprise pour affirmer absolument la différence et surtout pour préserver le sens et la qualité du produit. Eugenio, comment est construite la démarche de ton entreprise ?
EUGENIO PERAZZA
Avant tout, je m’excuse pour la qualité de mon français. Cela fait plus ou moins quarante ans que je travaille dans le design à la tête de Magis. Magis est une parole latine qui veut dire « en plus ». Cet « en plus », nous l’avons senti depuis le début comme une condamnation bénite et nous avons toujours cherché à le mettre dans nos projets. Si nous avons réussi, c’est à démontrer. Après quarante ans de travail dans le design, je pense avoir compris ce que veut dire « design ». Design, pour moi, n’est pas vraiment le projet d’une chaise, d’une table, d’une lampe, d’une auto, mais la pensée et la culture de l’entreprise pour porter l’entreprise même sur ses propres parcours, pour affirmer la qualité de la différence de son produit. Et pour faire du design, il faut être deux : l’entreprise dans son ensemble d’un côté et le designer de l’autre ; ils doivent savoir pédaler en tandem, en parfaite synchronisation et symbiose. Mais, à mon avis, le guidon doit être dans les mains de l’entreprise qui décide l’itinéraire, car il n’y a pas un designer au monde qui puisse s’exprimer au mieux si l’entreprise ne sait où aller. Au début de Magis, quand un produit ne fonctionnait pas bien sur le marché, j’étais tenté d’attribuer la responsabilité au designer, je me trompais. Le designer ne fait pas un produit, mais concourt avec l’entreprise au développement du design. C’est l’entreprise qui fait le produit, du moment qu’elle décide de mettre en fabrication le projet. Aujourd’hui, avec les temps qui courent, avec un marché globalisé et hyper compétitif, dans ce monde d’interdépendance, la saison du mythe individualiste est finie, c’est-à-dire du designer soliste. Il faut associer les compétences des designers, des chercheurs, des techniciens qui ne se rendent pas facilement aux premières difficultés et s’opposent des hommes de marketing qui se laissent fasciner par l’oxymoron, regarder loin et garder les pieds sur terre, des hommes des finances illuminés qui sachent aussi soutenir des projets et des poids commerciaux réduits, mais capables de produire un feed-back positif sur le plan du goodwill et du capital intellectuel de l’entreprise.
Le bon projet doit chercher à établir en premier une bonne idée. Quand on sent une bonne idée, on ne fait pas du design mais un exercice de style. Un livre ou un film a du succès quand il contient une belle histoire, mais certainement aussi par la façon dont on le raconte. L’histoire du livre, ou l’histoire du film, correspond à l’idée qu’il doit soutenir le projet du design, et il faut partir absolument d’une bonne idée de projet afin d’arriver à un bon produit. Mais comment cherche-t-on l’idée ? C’est la question. Pour moi, il faut s’équiper d’une propre culture d’idées. Les idées ne viennent pas toutes seules, c’est toi qui dois aller les chercher en regardant l’invisible avec les yeux de l’esprit, en regardant dans l’espace vide du marché, dans les interstices libres du marché, en regardant les choses d’une façon latérale et divergente, prenant les nouveaux qui avancent et les vieux qui s’en vont, et à partir des signaux clés de la réalité présente, les analyser en profondeur, les dilater pour arriver à comprendre les futurs scénarios possibles. Les comprendre pourra présenter une formidable occasion de business, ne pas les comprendre pourra présenter la mort d’un produit et peut-être aussi la fin de l’entreprise comme il est arrivé il y a quelques années à des entreprises de ma région, qui produisaient des tables à dessin, elles ont disparu, l’ordinateur a provoqué leur mort, ces entreprises n’ont pas compris les nouveaux qui avançaient et les vieux qui partaient. Travailler par des associations obliques, chercher des éléments existants qui fonctionnent dans certains contextes, les transporter dans d’autres contextes pour chercher un nouvel usage.
Le design, c’est développer la culture de l’expérimentation qui, quelquefois, est un investissement monstrueux d’effort, de volonté, d’obstination, de fanatisme, voire de folie, pour rejoindre un objectif que nous nous sommes fixé, qui est le courage d’oser, d’aller au-delà du mur, comme parcourir une pièce sombre à la recherche d’une sortie dont on n’est jamais sûr de trouver. On cherche à habituer le regard à l’obscurité, on se cogne, on trébuche, on se fait mal, et c’est petit à petit qu’on découvre que les choses ne sont jamais comme on l’imaginait. Et autour de soi, invisibles et réelles sont les ombres, quelquefois inquiétantes, quelquefois cordiales. Avec elles, de toute façon, on doit trouver la corde pour rejoindre indemnes la sortie. Le risque est de ne pas réussir, mais il faut retenter, conscient que c’est dans ces territoires au-delà du mur qu’on pourra recueillir les résultats importants de la différence, et par conséquent, de l’avantage compétitif sur le marché. Rappelez-vous qu’on fait faillite une seule fois dans la vie : quand nous perdons l’envie de retenter.
Aujourd’hui, on assiste à une compétition entre les entreprises pour se ressembler toujours plus et faire toutes les mêmes choses, une incommodation qui réduit le degré de distinction du produit et ainsi augmente la concurrence entre les producteurs, abaissant les marges de profit. Mais la force de l’entreprise est dans la différence : il faut que les entreprises trouvent et expriment leurs différences.
Le design, c’est savoir se construire des âmes, une âme créative et une âme destructive. La première, « créative », est soutenue par la passion, par l’engagement et par l’enthousiasme qui doivent accompagner le développement du projet. La seconde, « destructive », est soutenue par l’envie et par la sensibilité d’entrer dans les projets, les démonter et les remonter pour voir ce qui va et ce qui ne va pas dans la liberté absolue de n’être esclave d’aucun type de prémices. Pour finir, c’est se poser continuellement la demande sévère : « Pourquoi mon projet de design devrait avoir du succès ? Qu’a-t-il de nouveau, d’original, de spécial ? Pourquoi le marché devrait l’accueillir positivement ? » Et quand mon propos ne me convainc par totalement, je dis au designer en question « Tu peux faire mieux ». Le design, c’est d’aider les projets sans arrogance ni prétention dans une espèce d’état de demi-compétence.
Monet, qui a créé des tableaux spectaculaires d’étangs plein de nénuphars, quand il était déjà d’un certain âge, cherchait sans y réussir à peindre les mouvements des roseaux sur la surface de l’eau. Il expira en essayant de représenter ces roseaux ondoyant correctement. Il est mort en effet alors qu’il essayait encore d’apprendre à peindre, alors qu’il se fatiguait encore pour un effet qui lui échappait. Le design, c’est chercher de rester fidèle à ce que l’on veut devenir. Le design, c’est chercher à faire les petites choses comme si elles étaient grandes. Le design, c’est comprendre où se termine la qualité pré-requise et où commence la vraie qualité. Magis travaille avec de nombreux designers différents entre eux, pour leurs styles, leurs langages, leurs cultures, mais tous sans perdre leurs identités, doivent se caler sur Magis. Nous repoussons le design prêt-à-porter et exigeons un design tailor-made de nos designers. Tout ceci est assez facile, car dans la plupart des cas, nous mettons au point l’idée du projet, puis nous sommes toujours présents dans toutes les phases de son développement, et souvent nous aidons le designer à trouver la solution entre les multiples possibilités.
Je vous montre quelques produits de Magis. L’Air chair, le projet de Jasper Morrison en production depuis 2000 : c’est la première chaise au monde, pièce unique, conçue et réalisée avec la technologie du gas-moulding. Le Bombo Stool, le projet est dessiné par Stefano Giovanonni, en production depuis 1996 : c’est l’un des objets les plus vendus de Magis, un des objets les plus vendus de tous les Made in Italy. Bombo a été imité et copié par beaucoup, surtout par des entreprises chinoises, mais aussi par des entreprises italiennes design-oriented, mais le Bombo reste le Bombo, ses copies sont une autre histoire, un autre chapitre qui n’est pas un chapitre de créativité et de design. Quelqu’un a écrit que Bombo est le tabouret par excellence comme l’aspirine contre le mal de tête. Aviva, projet de Marc BERTHIER, en production depuis 1979, est un objet de grande qualité de design, une forme simple et pure qui résiste brillamment au temps, une authentique evergreen. Chair One est un projet de Konstantin Grcic, en production depuis 2003. En 1999, j’ai rencontré Konstantin Grcic sur le stand Magis, au Salon du meuble à Milan, et je lui ai dit « Peut-être un jour, Konstantin, tu feras un projet pour Magis », et il m’a répondu « Sûrement pas Perazza ». En 2000, même scène, même demande et même réponse. Alors, je me suis interrogé « Pourquoi Konstantin me dit non ? », et la réponse que j’ai trouvée a été celle-ci : « Peut-être que Konstantin dit non parce qu’il pense que je vais lui faire dessiner une autre chaise en plastique et il voit que Magis en a déjà beaucoup. » Aussi, en 2001, toujours au stand Magis au salon, j’ai dit à Konstantin « Peut-être un jour tu dessineras pour une chaise en alu injecté ?», et sa réponse fut « Sûrement, oui, Perazza ». Ainsi, est née la Chair One, une chaise d’aujourd’hui, un classique de demain, aujourd’hui un grand best-seller de Magis. Mais quand Chair One a été présentée la première fois sur le marché, elle est passée presque inobservée. En effet, c’est vrai que plus haut le degré d’innovation du langage du produit est élevé (comme pour Chair One avec tous ces triangles percés pour en caractériser la qualité esthétique), plus lente est sa mise en route sur le marché. Quelqu’un a dit que la mort d’une belle pour finir laide est rare, mais laide pour finir belle. Mais je vais ajouter également que le design qui porte un haut degré d’innovation du langage naît laid pour devenir beau. Steelwood family est un projet des frères Bouroullec, en production depuis 2008. Là aussi, il a fallu beaucoup de temps avant que la collection commence à fonctionner sur le marché. Il y a une dizaine d’années, nous avons repensé la notion du plastique, nous l’avons fait car il commençait à exister beaucoup d’entreprises sur le marché qui fabriquaient des chaises en plastique, avec des résultats de projet à mon avis médiocres et de mauvaise qualité. Alors nous avons décidé, pour mieux protéger nos différences, de nous concentrer uniquement sur le projet avec un fort déclic technologique et linguistique. En même temps, nous avons décidé d’utiliser d’autres technologies, d’autres matériaux, comme le moulage d’aluminium, le moulage de tôle d’acier, le bois, en cherchant même ici dans ces nouveaux cadres technologiques, le « en plus » de Magis. Steelwood est un résultat de cet assemblage de bois et de tôle d’acier. Pour moi, la tôle entre intelligemment dans le jeu du projet comme dans les meilleurs travaux déjà prouvés. Je considère Steelwood comme un projet de bonne qualité de design, il contient la grâce qui normalement accompagne toujours une grande partie du travail des frères Bouroullec. Flower est un projet de Pierre Paulin, en exposition depuis 2009, en polycarbonate injecté assisté par gaz. J’ai rencontré Pierre Paulin la première fois en septembre 2002, chez lui. Il vivait dans un petit village SAINT-ROMAN-de-Codières dans les Cévennes. Depuis de nombreuses années, il avait pendu les crayons au mur et je l’ai convaincu de reprendre son ancien travail avec ces paroles : « Pierre, tu n’as peut-être plus besoin du design, mais le design a encore besoin de toi ». Ainsi, commença une belle collaboration, et le résultat est Flower, un bel objet, à mon avis un des meilleurs travaux que Pierre a développés dans les années 1970. Troy, projet de Marcel Wanders, en production à partir de septembre 2011, c’est le premier projet de Magis en plastique moulé par injection. Magis ne pouvait pas utiliser la technologie de la « bi-injection » uniquement pour obtenir des couleurs, par exemple une sur le front, l’autre sur le verso d’une chaise. Elle ne pouvait pas parce que tout le monde sait le faire. Où serait le « en plus » de Magis ? L’idée nous est venue alors d’avoir une couleur sur le front et l’autre sur le verso, mais avoir aussi une version plus sophistiquée qui est la dominante du projet, c’est-à-dire le dossier transparent qui laisse entrevoir une décoration à l’intérieur, qui un jour pourra changer car le moule a été conçu pour le permettre facilement. Zartan, projet de Philippe Starck, qui sera en production à la fin 2011. C’est le premier projet de Philippe Starck pour Magis. J’ai rencontré Starck la première fois au stand Magis au Salon du meuble 2010 de Milan, et nous avons convenu de commencer une collaboration ensemble. Le problème que je me suis posé tout de suite était « Que faire faire à Starck ? » Je ne voulais pas lui faire faire une autre chaise en plastique, nous aurions été derrière beaucoup d’autres entreprises (Kartell, Driade XO, etc.). Magis a l’ambition d’être first moover. Ainsi, nous l’avons guidé à travailler sur une collection eco-friendly et en voici le premier résultat : la chaise Zartan. Sa structure est en plastique, un plastique qui ne dérive pas du pétrole mais du maïs renforcé avec des fibres naturelles pour des raisons mécaniques, un composé mis au point par un de nos chercheurs en exclusivité pour nous. La coque, au contraire, est en chanvre avec des fibres naturelles obtenues par compression, la technologie qu’on utilise dans l’automobile pour produire par exemple les intérieurs des portes des véhicules. Zartan est une chaise biodégradable et recyclable à l’infini, je pense qu’elle correspondra bien à l’attente du consommateur de demain, qui sera toujours plus attentif à l’éco-soutenabilité et au respect de l’environnement. Puppy, projet d’Eero Aarnio, en production depuis 2005, c’est peut-être l’objet plus significatif de notre collection Me Too dédié aux enfants de deux à six ans. Le projet de design relatif aux meubles pour enfants est pour grande partie développé en clé anthropométrique. On prend par exemple une chaise pour adulte et on réduit l’échelle. Nous n’avons pas voulu employer cette clé. Au contraire, nous avons cherché à employer d’autres clés comme l’importance du jeu, l’importance de l’objet avec plusieurs fonctions, l’importance de l’objet non conclu, laissant à l’imagination de l’enfant sa finition, l’introduction dans le projet des éléments volontairement faux comme la couleur verte du Puppy, afin de stimuler les sens d’observation et contre-observation de l’enfant. En effet, il m’est arrivé d’entendre Antonio, mon petit-fils de cinq ans, me demander « Cher Grand-père, mais il n’y a pas de chien de couleur verte ! ».
J’arrêterai en citant un proverbe de l’Afrique du nord : « Aucune caravane n’a jamais rejoint l’utopie, mais c’est l’utopie qui fait aller la caravane ». De temps en temps, Magis est aussi un peu dans les parages de ce proverbe pour respirer de l’air bon et frais. Il résulte que Magis a conquis un nombre de respects dans la communauté du design. Et comme il y a beaucoup de monde qui le pense ainsi que je commence presque à le croire, moi aussi.
CHANTAL HAMAIDE
Les professionnels qui sont invités à ces conversations autour de la table, on peut nommer le consommateur, le client, celui qui est à la fin du projet. Patrick Elouarghi, avec Philippe Chapelet, ont justement essayé d’apporter des solutions novatrices pour le consommateur. Ils ont d’abord conçu le premier concept store, le World food, puis, en 2001, ils inventent un nouveau concept d’hôtel qui renouvelle les codes standard des hôtels de luxe. Ils invitent Matali Crasset, designer, pour initier l’hôtel comme un espace de mobilité, comme un espace d’expérimentation entre rite domestique et prestation technologique, avec un engagement fort bien sûr sur les valeurs écologiques. Après le Hi Hôtel à Nice, le Dar Hi à Nefta en Tunisie, respectueux du contexte économique et culturel qui tente de sensibiliser le public à un tourisme équitable et durable vers une approche éthique du territoire et du contexte, le Hi à Paris vient d’ouvrir un autre concept de l’hôtel dans la ville. Invitation au décryptage urbain…
PATRICK ELOUARGHI
Cela fait quinze ans que je travaille dans l’hôtellerie. Notre première affaire fut le rachat d’un château dans les Pays de la Loire, expérience capitale pour la suite des évènements. Ce n’était ni un endroit contemporain, ni design, mais ce fut notre laboratoire d’idées pour essayer d’inventer un nouveau mode hôtelier et essayer de casser les codes de l’hôtellerie – de l’hôtellerie de luxe notamment. Nous avons rencontré Matali Crasset en 2001, avant la création du Hi Hôtel à Nice. Nous n’étions pas des spécialistes du design, nous n’étions pas dans le monde du design (comme quoi cela prouve qu’on peut aussi faire appel à des designers quand on n’est pas forcément dans ce milieu), mais nous cherchions une personnalité forte qui nous permette d’inventer un nouveau genre hôtelier. Nous cherchions aussi la direction des enfants de Starck pour essayer de travailler avec de jeunes designers. Faire confiance à un jeune designer était pour nous quelque chose de très important. Nous avons choisi Matali Crasset pour son côté décalé, en marge un peu du design traditionnel – on aurait pu choisir aussi les frères Bouroullec. La multifonctionnalité de Matali importait énormément pour nous dans cette conception de ce nouvel hôtel. Par ailleurs, son côté très ludique nous intéressait énormément ainsi que la volonté de Matali de se tourner vers les autres et pas forcément vers soi-même, c’est quelque chose de très fort dans son design et dans notre volonté de travailler avec elle, et enfin la volonté de Matali de domestiquer la technologie. Elle avait travaillé chez Thomson pendant longtemps et nous voulions aussi apporter de la technologie dans notre nouveau lieu et l’intégrer au mieux dans l’hôtellerie. Nous avons travaillé avec elle de manière très fusionnelle, c’est ce qui a fait la force ou en tout cas la particularité de notre hôtel. Nous avons travaillé sur tous les détails jusqu’au dernier souffle, dans les derniers retranchements, pour essayer d’aller vers quelque chose qui n’existait pas dans le monde de l’hôtellerie. La force de notre concept est que le design de Matali s’est effacé pour laisser place à un lieu de vie qui a donné naissance à d’autres lieux. Nous appelons cela la « Hi life ».
Pour définir la Hi life, je dirais que c’est la rencontre fusionnelle entre des autodidactes passionnés par l’hôtellerie (Philippe Chapelet, mon associé, et moi-même) et une designer tournée vers les autres (Matali Crasset). Hi Life décline une nouvelle façon d’appréhender un projet hôtelier en introduisant des nouveaux codes dans des typologies de lieux totalement différents. Hi Life aussi se manifeste par un besoin d’antipathie et de recherche de détails tout au long du processus de création, mais se poursuit aussi dans la gestion au quotidien de l’activité. Hi Life se caractérise aussi par son attachement aux valeurs actuelles du contemporain, du design, de la musique électronique, de l’écologie et du commerce équitable. Hi Life est devenu notre base identitaire pour créer des projets avec un objectif de développer une nouvelle idée du tourisme contemporain et environnemental. C’est ce qui nous a permis de créer des lieux que vous voyez défiler sur les images, tout d’abord le Hi Hôtel à Nice, hôtel haut de gamme, contemporain et plutôt urbain. Avec la même philosophie, nous sommes allés en Tunisie créer cette maison d’hôtes, telle une retraite écologique au fin fond du désert, complètement différent mais avec la même philosophie. Par la suite, nous avons créé sur la plage de Nice une plage qui nous a permis d’aborder la question du grand public et de changer la donne sur les plages de Nice. Enfin, nous avons ce projet complémentaire mais complètement différent, d’hôtel accessible (je n’appelle pas cela low cost car ce n’est pas un mot très joli, mais d’hôtel accessible) qui mixe les codes du logis urbain et du ryokan japonais. C’est donc avec cette même philosophie que nous avons créé le fil conducteur du Hi Life. Revenons un petit peu sur le « Hi ». On nous pose souvent la question du pourquoi Hi et de sa signification. « Hi » comme « e- », hôtel internet, hôtel interactif, hôtel innovant, insolite, inédit, intelligent, pourquoi pas hôtel idiot. C’est très important, c’est la base de notre concept, c’est déjà l’appropriation du nom, chacun peut prendre ce qu’il a à prendre dans ce nom et finalement c’est comme cela qu’il doit vivre aussi l’expérience qu’il va faire dans notre hôtel. En fait, je crois que le « Hi » n’est pas vraiment un hôtel ; c’est plutôt un lieu où on peut dormir, boire, manger, lire, écouter, danser, méditer, s’oublier, échanger, prendre soin de soi. Le « Hi » est une plateforme en interaction permanente avec la ville. Un dialogue s’instaure avec la ville, c’est le plus important et c’était notre particularité dès notre création en 2003 à Nice.
Plutôt que de vous parler de notre concept dans les détails, dans sa technicité, j’ai préféré aborder six mots pour essayer de mieux comprendre notre vraie philosophie. En fait, ces mots nous ressemblent terriblement et Matali aussi, et c’est à partir de ces mots simples que nous avons décliné notre philosophie Hi Life, qui s’applique à tous nos hôtels et à tous nos lieux. Je pense que si demain on faisait encore d’autres lieux, il serait très facile de continuer dans cette direction. On appelle cela le GASEBI : la Générosité, l’Autonomie, la Simplicité, l’Échange, le Bien-être et l’Innovation. Ce sont les mots qui nous touchent et qui nous permettent de créer à souhait des lieux différents.
La Générosité pour nous dans l’accueil, c’est montrer un sens de l’hospitalité, avec une importante disponibilité, de l’écoute, une vraie gentillesse, accueillir à l’hôtel comme on accueille chez soi. Une générosité dans la conception : avec Matali, réfléchir dans les moindres détails sur le mobilier, apporter un haut niveau de prestation, ne pas faire d’économie de bout de chandelle, optimiser les espaces à vivre en donnant le maximum d’espace pour nos clients, élargir les propositions en diversifiant les concepts. Il est vrai que dans l’hôtellerie, on fait souvent des chambres à répétition ; là, on a essayé de créer des chambres toutes différentes notamment au niveau du Hi Hôtel pour amener plus de générosité aussi dans l’approche. Générosité dans le service : toujours sélectionner des produits de qualité, ne pas tricher, donner le meilleur de soi-même, avoir une vraie honnêteté vis-à-vis de nos clients, offrir et être généreux dans les prestations. Il est assez rare de trouver dans l’hôtellerie des petites attentions, des petits cadeaux dans les chambres ; cela contribue à la générosité de notre concept. Pourquoi ne pas aussi laisser ouverts des espaces 24h/24h. En général dans les hôtels, on est souvent brimé avec des horaires, des contraintes, et nous avons essayé d’être généreux dans ce domaine.
L’AUTONOMIE. C’est quoi l’autonomie dans un hôtel ? Pour nous, c’est de rendre le client ou le visiteur plus actif, libre de faire et de vivre l’hôtel comme il le sent, de se sentir à l’aise comme chez soi. C’est aussi pour nous instaurer une relation équilibrée privilégiant le respect, en modifiant le rapport de force dominant-dominé qu’on trouve souvent dans l’hôtellerie de luxe. Il ne suffit pas de claquer des doigts pour être servi, c’est quelque chose qui nous tient vraiment à cœur. Concevoir des objets modulables : la composition et la décomposition sont la règle. C’est le fort de Matali de pouvoir jouer avec les meubles, avec des canapés, de pouvoir bouger ces objets comme on veut dans l’hôtel, c’est très important. Enfin pouvoir s’approprier les espaces pour agir en fonction de ses humeurs, s’installer sur un balcon, sur un pouf, construire son canapé, ce sont des choses aussi qui nous donnent de l’autonomie dans un hôtel. L’autonomie, c’est oublier les carcans traditionnels de l’hôtellerie de luxe, pas de voiturier, pas de bagagiste, pas de minibar en chambre. Tout cela multiplie les espaces en semi ou libre-service afin de consommer comme on veut. « Je consomme comme je veux », c’est quelque chose qui est très important pour nous. Enfin supprimer les contraintes horaires assez lourdes et pesantes en général dans l’hôtellerie. Ce sont des petits détails, mais mis à bout, ils sont très importants.
L’ÉCHANGE. L’échange est également très important dans notre concept. Nous avons essayé à chaque fois d’instaurer une vraie relation humaine, naturelle et décontractée. C’est ce qu’on demande souvent à notre staff, à savoir discuter librement, de prendre le temps de parler, d’être soi-même. En général, nous ne voyons pas cela dans l’hôtellerie et c’est notre particularité. C’est aussi essayer de mélanger un large panel de personnes de divers horizons dans un même lieu pour créer une mixité. En général, l’hôtel est souvent approprié à une typologie de clients et nous avons toujours essayé de tout mélanger. On peut aussi bien travailler avec une clientèle d’affaires, de touristes, de jeunes ou de moins jeunes, ne pas rester figé sur sa clientèle. Pourquoi l’échange au Hi Hôtel ? Nous avons essayé de privilégier des lieux et des espaces de vie communs pour favoriser les rencontres : développer des espaces de bar, des lobbies accueillants, des terrasses. C’est aussi faire sortir les gens de leur chambre d’hôtel. Avec Matali, nous avons réfléchi à éviter le confort trop moelleux de la chambre, ne pas y rester enfermé. On doit vivre le lieu entièrement, c’est ce qui nous a poussés et nous a guidés à faire une chambre un peu plus « inconfortable », mais quelque part nous avons envie que les gens se retrouvent en dehors de la chambre. Installer du mobilier qui permet le partage : la table d’hôte, les poufs, les nacelles, les canapés, nous permettent de rester en groupe, à être dans des endroits bien précis de l’hôtel, ce qui permet de partager et d’échanger. Enfin favoriser les rencontres en modifiant les habitudes systématiques de consommation dans les hôtels, pas de room-service, pas de minibar en chambre, pas de pay-tv. Ce sont des choses qui nous ont été peut-être reprochées certaines fois, mais toutes ces particularités ont été faites dans le sens de l’échange et non pour économiser quoi que ce soit.
LA SIMPLICITE. Aller à l’essentiel, sans superflu, ne pas rentrer dans la course à la consommation, c’est quelque chose qui nous guide. Créer un environnement non décoré et sans effet théâtral. Jouer sur la sobriété et la lisibilité de l’espace contemporain : mono-matière, matériaux simples, pas de décoration, pas de chichi. En fait, c’est ce qui provoque ce sentiment de simplicité. Dans le service, la simplicité c’est quoi ? C’est alléger le service, éviter tous les protocoles. De plus en plus, on ne va plus dans des restaurants guindés, étoilés, avec la cravate. C’est quelque chose qui nous a vraiment marqués dans notre première expérience du Château de la Tremblaye. Alléger le service, sans protocole, être le plus proche de la chambre d’hôte, supprimer des contraintes très pesantes qui, dans l’hôtellerie de luxe, sont un peu aujourd’hui « abandonnées », en tout cas dans l’hôtellerie moderne : les bagagistes, les portiers, les voituriers, le room-service, les concierges. Communiquer simplement avec discrétion, ne pas faire de publicité à outrance. Dans la communication aussi, la simplicité est de rigueur. Enfin, intégrer la technologie pour plus de fonctionnalité.
LE BIEN-ETRE. Il ne suffit pas aujourd’hui d’user de la formule miracle d’un spa pour dire qu’on fait du bien-être dans l’hôtellerie. Je pense qu’il faut aller un peu plus loin. Pour nous, c’est placer le relationnel et les rapports humains au premier plan, donner du plaisir et prendre en charge les gens ; imaginer un univers ludique, confortable, attentionné ; multiplier les nombreux espaces de détente intérieurs et extérieurs ; provoquer surtout un sentiment agréable et harmonieux par un jeu de couleurs, par des effets lumineux, par des éclairages naturels, une ambiance sonore et olfactive. C’est faire lâcher prise avec la réalité, faire perdre ces repères à nos visiteurs par la découverte d’un univers surprenant et global – en fait, créer un vrai sas de décompression, mettre à l’aise, protéger, faire oublier l’extérieur, proposer une bulle à nos amis. C’est aussi dégager une énergie positive en créant une atmosphère relaxante. C’est tout ce que nous essayons de faire au quotidien. Cela passe par de nombreux petits détails qui sont peut-être des fois non visibles, mais qui contribuent à donner du bien-être. Enfin proposer des produits bien évidemment de grande qualité, notamment des produits bio. En 2003, nous avons été prescripteurs de bio et d’écologie puisque nous avons été le premier en France à faire 100% de bio dans un hôtel. Nous avons le label écologique Green Globe depuis 2005, nous n’avons pas attendu ces dernières années pour se lancer dans l’écologie. Cela nous semblait quelque chose de très important dans le sentiment de bien-être dans un hôtel.
L’INNOVATION. C’est le dernier point, mais c’est en fait la synthèse des autres points. En utilisant tous ces points, on devient différent, on devient forcément innovant, puisque créer n’est pas copier ce que font les autres, c’est essayer de créer son propre imaginaire. L’innovation, c’est avoir envie de se démarquer et surprendre avec un produit différent. C’est faire confiance à une « jeune » designer comme Matali à l’époque – qui ne l’est plus aujourd’hui, mais à l’époque, c’était un risque de travailler avec une designer non conventionnelle, en marge, et la laisser s’exprimer librement sans compromis. L’innovation, c’est aussi suivre l’évolution de l’habitat contemporain, le loft, la cuisine américaine, l’aménagement des terrasses. Je pense par exemple à l’ouverture des salles de bain où nous avons essayé de créer quelque chose de différent. On s’aperçoit qu’aujourd’hui tout le monde a envie d’ouvrir sa salle de bain et ne pas la laisser enfermée dans une pièce sans fenêtre. Inventer des typologies d’espace contemporain pour une expérience non conventionnelle, en essayant de déstructurer la chambre et d’ouvrir les espaces pour créer une chambre d’hôtel très différente dans sa conception. Enfin, utiliser du mobilier spécifique, des nouveaux matériaux, de la résine, des équipements technologiques inédits dans l’hôtellerie et détourner les usages de matériaux qu’on trouve dans d’autres domaines d’activité. C’est aussi dépasser les codes traditionnels de l’hôtellerie de luxe. Je pense que c’est la plus grosse innovation. C’est maintenir une prestation haut de gamme en décalant le rapport au service, en étant à mi-chemin entre l’hôtellerie de luxe et la chambre d’hôte. On peut être un hôtel haut de gamme mais sans étoiles, on peut aborder la notion de service sans être pour autant dans les mêmes typologies que les hôtels palaces ou classiques. Enfin, c’est développer un réseau culturel important impliqué dans la vie de l’hôtel. C’est très important, encore une fois je pense que nous ne sommes pas vraiment un hôtel, mais un lieu d’échange, une plateforme culturelle avec la ville. Rendez-vous sur hi-hotel.net pour plus de détails sur notre concept.
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CONVERSATION AVEC LE PUBLIC
CHANTAL HAMAIDE
Autour des interventions développées où le design a une place essentielle, je retiens le confort, le plaisir, la santé, le service, le devenir de l’homme, l’urgence. Dans le public, avez-vous des questions à poser à nos amis invités ? Ou peut-être que certains autour de la table ont envie de réagir ? Je voyais Alain réagir tout à l’heure quand il était dit que la science est rationnelle. Et le design ?
ALAIN CADIX
Il existe une grande proximité entre la science et design finalement. Les scientifiques et les designers ont d’abord des communautés de démarche, d’expérimentation. La place de l’intuition est très grande dans les deux univers. Des termes comme le vagabondage, ou d’autres employés des deux côtés auront des significations proches comme « l’élégance », l’élégance d’un objet, l’élégance d’une démonstration. Finalement, ces deux univers sont différents, mais ils ont des points communs qui permettent à cette conversation de s’établir.
Mais je réagirais peut-être par rapport à l’ensemble des interventions, en vous priant de m’excuser car je n’ai pas parlé de chaises, d’ameublement, de décoration. Je suis très bien ici bien sûr au milieu de vous, mais j’ai l’impression d’avoir parlé d’autre chose. Bien sûr chez nous, il arrive de temps en temps que nos élèves soient amenés à concevoir un élément de mobilier, mais fondamentalement, c’est assez marginal. Bien sûr, quand ils sortiront de l’école, ils feront ce qu’ils voudront, et si certains veulent être édités (s’ils arrivent à être édités) par Magis, ce sera formidable pour eux. Cela ne concerne pas que l’ameublement ou la décoration, ce sont toutes les situations de vie ; et j’ai beaucoup aimé l’intervention de Patrick Elouarghi qui a évoqué une situation de vie avec une approche systémique, conceptuelle, avec un système de valeurs. Dès lors que l’homme est dans la boucle d’un système, dès lors qu’il utilise des objets, dès lors qu’il entend des sons, nous disons que le design a sa place. Le design va donner corps au concept, il va donner forme au concept, il va donner sens au concept, aux objets et aux usages. Parfois, je pense qu’on réduit trop le design à l’ameublement et à la décoration. Je ne peux pas ouvrir un quotidien Le Monde, Le Figaro, Libération, Les Échos, La Tribune, sans voir quelque chose sur de l’ameublement ou de la décoration design, et je trouve que c’est extrêmement réducteur. Quelque part, cela gêne et cela rend peut-être plus complexe la diffusion du design dans d’autres champs d’activité. Lorsque nous allons voir un entrepreneur du monde de l’électronique, des services télécom ou autres, il ne voit pas du tout ce qu’il peut faire avec un designer, car pour lui, le designer fait des chaises. Comme nos amis italiens, nous avons un vrai problème de compréhension de ce qu’est le design et de ses champs d’intervention. Du reste, Patrick Elouarghi a dit une phrase qui ré-illustre bien le propos : « On peut faire appel à des designers même quand on n’est pas dans ce milieu », comme si le design était un milieu avec une cinquantaine d’éditeurs, une centaine de designers, et si on n’est pas dans ce milieu, on ne fait pas de design. Je ne sais pas la force de conviction d’une école comme la nôtre, mais en tout cas c’est ce que nous essayons de faire modestement à notre place. C’est un problème qui est rencontré dans d’autres pays et je pense qu’il faut montrer que le design peut être convoqué dans toutes les situations de vie, partout où l’homme est dans la boucle.
PIERRE RICHARD
ATELIER DU VIN
Je me permets de poser une question plus globale à laquelle je ne sais pas répondre moi-même. J’ai le sentiment que le design dans sa forme générique, en employant les mots « création », « innovation », « différenciation », le plus important pour moi, c’est « industrie ». Je pense à l’industrie européenne à laquelle nous appartenons. Je voulais savoir votre opinion sur cette capacité que nous avons, nous, vieux pays, par rapport aux pays émergents, par rapport à ce qu’il est convenu d’appeler « l’atelier du monde » (la Chine par exemple mais ce n’est pas le seul) en termes de création et d’alimentation de l’industrie, de soutien de l’industrie et de notre différenciation globale à alimenter et à soutenir.
CHANTAL HAMAIDE
Eugenio, est-ce que Magis a cette ambition par rapport à une éthique, par rapport à la création de produits et d’industrie en Europe face à une concurrence dans les pays asiatiques ou ailleurs ? Existe-t-il chez Magis une vraie démarche par rapport à cette concurrence et cette nécessité de fabriquer à l’extérieur ?
EUGENIO PERAZZA
Je vais essayer de répondre. Magis a gagné beaucoup de Prix de design ; beaucoup de pièces de Magis font partie des collections permanentes de beaucoup de musées dans le monde entier. Mais il a gagné un autre prix, celui de la société la plus imitée et copiée dans le monde entier dans le design. Les produits Magis sont fabriqués en Italie à 100%, et quand on développe un projet de design, nous cherchons à mettre en valeur notre capacité de faire, de développer et produire par notre filière. Aujourd’hui, la plupart des industries chinoises copient les produits européens. Aujourd’hui la qualité japonaise représente à mon avis le top du top, et un jour, la Chine sera en condition de développer son propre design et d’entrer sur le marché, les copies chinoises portent un prix très bas, et elle arrivera à la bonne qualité. Les industries européennes doivent chercher une clé par rapport à la Chine. C’est la concurrence, c’est le marché globalisé. Aujourd’hui, il y a une question très grave à mon avis. Les éditeurs qui font des meubles de design, comme Magis, sont des entreprises petites et moyennes, et aujourd’hui, les Chinois copient les produits de manière systématique. Nous-mêmes, nous avons, par exemple acheté certaines copies de notre tabouret Bombo fabriqués en Chine. Nous l’avons testé au CATAS (un institut qui s’occupe de vérifier les qualités des résistances mécaniques etc.), et les copies chinoises n’ont pas réussi à toucher le premier niveau quand on sait qu’un produit doit atteindre le cinquième niveau pour qu’il soit validé comme un produit sûr. Alors, le problème que je me suis posé, c’est que les copies chinoises aujourd’hui, avant de représenter un problème de nature juridique, sont un problème de respect des droits des consommateurs, qui dans certains cas achètent un produit qui n’est pas sûr. Si vous allez à Venise, vous trouvez des personnes sur la route qui vendent des copies de sacs Vuitton ou de montres Cartier. Tout le monde sait que ce sont des copies. Mais quand un consommateur entre dans un point de vente, et voit la copie chinoise de notre produit, il pense acheter le produit original…
MARIE-CHRISTINE DORNER
Je voudrais dire un mot de la Chine et de ces pays émergents. Ils avancent très vite actuellement, ils copient encore beaucoup plus qu’ils ne font appel à des designers extérieurs ou qu’ils n’inventent eux-mêmes. Mais je pense que les deux directions sont lancées. J’ai été moi-même appelée par une entreprise chinoise pour développer du mobilier de jardin ; cela ne s’est pas fait finalement, mais la raison pour laquelle ils m’ont appelée, c’est que leur plus grand marché est aujourd’hui la France (ce qui est quand même extraordinaire), et ils ont envie de faire appel à des compétences extérieures et à des savoir-faire extérieurs, mais la fabrication est faite chez eux parce qu’elle n’est pas chère et qu’ils la maîtrisent complètement. Nous avons aussi beaucoup d’étudiants asiatiques dans nos universités et nos écoles. Je ne sais pas ce qu’il en est de l’ENSCI, mais il faut aussi se poser la question. En Angleterre, au Royal College of Art, il y avait énormément d’étudiants asiatiques pour la simple raison qu’à l’étranger, ils paient quatre fois plus cher que les Européens, ce qui rapporte beaucoup d’argent aux universités anglaises.
CHANTAL HAMAIDE
À Camondo aussi, il y a une grande majorité d’étudiants asiatiques. Former des étudiants asiatiques va-t-il jouer contre nous ? Qu’en penses-tu Erwan ?
ERWAN BOUROULLEC
Je trouve qu’on va sur un terrain extrêmement compliqué. Il est évident que les étudiants asiatiques doivent pouvoir venir en France ; dans quelques années, on sera bien content que les étudiants français puissent aller en Chine. On ne peut pas commencer à imaginer qu’il y ait le moindre danger là-dedans. Je pense que c’est toujours un problème de culture. La France spécifiquement, je la trouve souvent un peu mal armée pour l’idée d’une vraie contemporanéité. On ne fait peut-être pas assez de projets qui vont dans ce sens. En Chine, il va y avoir d’énormes besoins pour reconstruire, ils auront besoin de construire de vraies entités, des villes, des produits de consommation, ils ont aussi besoin de construire une culture. Mine de rien, la force du design se fait par les projets, il se fait au contact des choses. On voit bien comment la force du Bauhaus est venue, dans une période où il n’y avait pas de salles de bain, pas le minimum du confort qu’on peut imaginer maintenant, il y avait des vrais besoins et des révolutions technologiques. Et je pense qu’en Chine, ils sont plus proches de cette énergie du tremblement de terre qui va leur donner une pertinence incroyable. Cette histoire de lutte entre l’Europe et la Chine est terminée, cela ne se fait pas comme cela. Nous avons de bons exemples d’une forme de mondialisation, quand on sait que des petites structures peuvent distribuer leurs produits dans le monde entier. Nous venons de faire une chaise avec un fabricant italien de chaises en bois où ils sont trente personnes dans une usine alimentée par panneaux solaires, et mon frère a rencontré en Chine un revendeur qui lui disait qu’il venait d’en commander cinquante. Aujourd’hui, parce que les choses se déplacent facilement, cela permet à des entités plus souples d’exister, d’où aussi le succès de Magis ou d’autres sociétés avec lesquelles nous travaillons qui sont des entités un peu plus restreintes. Ceux qui ne vont pas gagner effectivement risquent d’être Renault ou Peugeot, etc. en tout cas il faut quand même voir cette mondialisation comme un moteur de création dans tous les sens du terme, et c’est à travers le dialogue que cela va se faire plutôt qu’une forme d’opposition. Nous avons fait une exposition à Bordeaux cette année qui part en Chine en octobre, et personnellement, je trouve cela plutôt bien.
CHANTAL HAMAIDE
Quelqu’un dans le public voudrait-il prolonger la conversation ?
SEBASTIEN HUET
Je suis un ex-designer devenu entrepreneur. J’ai monté une société qui permet de mettre en relation le monde de la création, de l’industrie et du commerce. C’est de cette question que je voudrai vous poser. Aujourd’hui, on parle beaucoup de conversation. En tout cas en tant que designer, j’ai le sentiment que les choses sont encore très cloisonnées. Par son école, Alain Cadix est en train de rassembler les bureaux de recherche, les écoles de design, les écoles d’ingénieur, voire les écoles de commerce, etc., et je trouve que c’est une belle démarche. Comment voyez-vous l’avenir du développement du design à travers justement à travers ces conversations, ces mises en relation, et pas seulement entre designers ou entre créateurs mais en lien avec le monde de l’industrie et du commerce ?
ERWAN BOUROULLEC
Par expérience, j’ai travaillé avec beaucoup de sociétés qui font du meuble, elles ont l’avantage d’être relativement petites. Tout à l’heure, Monsieur Cadix disait qu’il avait l’impression de ne pas parler du même design, que dans le monde, ou dans la presse en général, on ne parle que de meubles et d’objets justement, le meuble et l’objet ont l’avantage des structures relativement petites qui, une nouvelle fois, font forme d’indépendance. C’est peut-être là aussi où on trouve des clés palpables pour un lecteur potentiel. Il m’est arrivé aussi d’être confronté à cette grande idée de l’équipe avec énormément de compétences dans des grandes structures, mais ce n’est pas toujours la panacée quand même. En fait, ce dont on a le plus besoin ce n’est pas tant en fait ce regroupement d’équipe, mais c’est aussi partager une culture. Je pense au Via qui a généré un projet où ils ont amené des designers spécifiquement en Bretagne pour des entrepreneurs locaux, et je leur disais qu’ils avaient fait le chemin inverse : ce n’est pas les designers qu’il faut envoyer en Bretagne, c’est plutôt les entrepreneurs qu’il faut amener à Paris ou tout au moins faire visiter. Je mets donc un certain nombre de guillemets dans l’équipe gigantesque. Je ne suis pas très fan de l’industrie automobile car j’ai l’impression que les voitures sont devenues un peu irréelles. Je les trouve irréelles dans ce qu’elles sont et dans ce qu’elles proposent. Elles sont presque toutes dessinées comme une sorte de carnassier alors que dans l’idée il faudrait peut-être conduire moins vite, elles sont pleines de détails, et on trouve peu de voitures avec un point de vue tranché, et je trouve que c’est la dérive de la « trop multi-équipe » à un certain moment, il n’y a plus la personne qui décide ou qui tranche. En tout cas, par rapport aux industriels français, je pense qu’ils ont davantage besoin de designers, ils ont davantage besoin de comprendre ce métier, et en tout cas, pour le meuble, on a vu qu’ils n’ont pas vu changer les choses. Donc avant toute chose, je pense qu’ils ont un vrai besoin d’informations sur les formes que prend le design.
MARIE-CHRISTINE DORNER
Je voudrais dire un mot par rapport à ce que disait Alain Cadix. Ces grandes sociétés et ces scientifiques qui recherchent et qui ont des possibilités de travailler avec des designers, avec des possibilités insoupçonnées pour elles et pour nous, c’est une question de rencontre. Il faut effectivement organiser des rencontres transversales, savoir ce que font les uns et les autres, comment ils peuvent s’accaparer ou partager un espace de leurs compétences mutuelles et avancer ensemble. C’est plus long que de travailler avec des entreprises qui sont facilement visibles comme celles du meuble, de l’objet quotidien, de l’univers domestique ou de bureau. Mais c’est un travail sans doute passionnant, il a déjà commencé comme au Laboratoire ou dans d’autres des lieux dans Paris, Thomson a fait appel à Starck il y a très longtemps (on dira peut-être que c’était pour habiller des appareils, c’était plus dans un esprit d’équipement). Je pense que l’ENSCI, les écoles, les organisations, peut-être Designer’s Days, ont un rôle à jouer dans ces transversalités et dans ces rencontres, et ce travail qui prendra des années.
ERWAN BOUROULLEC
Je voudrais ajouter qu’il y a quand même un vrai déficit dans les objets qui nous entourent au quotidien et qui ne sont pas des problèmes si complexes que cela. C’est terrifiant d’entrer dans une école maternelle quand on voit les meubles, les crayons et les cahiers qui s’y trouvent, quand on va s’acheter un rasoir au supermarché. C’est cela quand je dis que c’est un problème de culture. Certes, il y a de nouvelles questions à se poser, mais on a aussi un déficit de ce qui nous entoure au quotidien, c’est terrible. C’est sûrement là aussi où on doit trouver une partie des solutions, c’est là aussi où il faut ancrer le travail. Ce n’est pas le seul domaine, mais ce n’est pas cela qu’il faut oublier à mon avis.
CHANTAL HAMAIDE
Quand on voit par exemple les grandes entreprises comme Seb, Calor, Téfal, Moulinex ou Krups, qui sont des entreprises françaises et qui ont fait appel à des designers, on a pu s’interroger effectivement sur la bonne façon de faire, étant donné qu’ils ont invité énormément de gens (Jasper Morrison, Delo Lindo, etc.) à participer à cette démarche. On s’aperçoit aussi que la préoccupation de ces grandes maisons est de renouveler le produit avec un timing absolument désarmant. Le designer peut-il avoir une influence sur ces projets ? Ce sont des projets à très courte durée. C’est assez difficile pour les designers d’aller vers des grosses entreprises où les gens du marketing ont quand même tout pouvoir. Tu parles de culture, il faut que les entreprises aussi s’ouvrent à des cultures différentes. Il y a des responsabilités différentes je pense.
PERSONNE DE LA SALLE
PROFESSEUR EN ARTS APPLIQUES
Je remercie Erwan Bouroullec de son propos sur le rôle de l’école pour introduire ce plaisir du design du mieux-vivre et d’aider nos jeunes compatriotes à produire dans le futur des choses de qualité. En France, on est vraiment très tristes quand on est dans cet univers, de voir qu’il soit si peu développé et si peu questionné. je reviens de Belgique où on voit un questionnement, et en France, on se dit qu’ on est dans un pays romantique comme disent les Japonais, on veut bien être romantique, mais on aimerait bien vivre un peu dans la vie moderne et que tout le monde fasse un effort, aussi bien au Via que dans l’éducation nationale, etc. C’est très important. Donc aidez-nous, petits professeurs d’arts appliqués, à nous développer pour que cela ne soit pas simplement dans les bac ou les BTS d’arts appliqués que le design soit questionné. Merci d’avance à vous.
RENE JACQUES MEYER
MANUFACTURE DE SEVRES
Je voulais réagir par rapport à la dernière intervention de Chantal. Ma question s’adresse à Alain Cadix. dans les étudiants que vous formez à l’ENSCI, vous formez des étudiants à devenir des directeurs de projets dans des entreprises qui portent cette culture nécessaire de dessiner moins d’objets, de moins les renouveler, d’avoir un timing différent. S’il y en a, est-ce une bonne chose ?
ALAIN CADIX
Nous ne les formons pas à devenir immédiatement manager, nous les formons à être designer. Nous pensons qu’il faut commencer par dessiner, concevoir, proposer et scénariser. Un jour viendra peut-être où certains auront la responsabilité. Certains se rêvent peut-être de devenir très vite manager, d’autres se rêvent d’être très vite en couverture d’Intramuros, mais nous leur disons qu’il faut d’abord pratiquer et que viendra peut-être un jour le moment où ils encadreront et où ils décideront. C’est le choix qui est fait. D’autres écoles ont d’autres choix, mais nous leur disons qu’il faut d’abord apprendre le métier par sa pratique.
ERWAN BOUROULLEC
Ce que vous disiez posait la question du rôle du design. Effectivement, nous avons aussi besoin de plus en plus de gens formés au design à l’intérieur des entreprises, sous la forme du chef de projet effectivement. Ces temps-ci, on parle un peu de Dieter Rams car sa monographie qui vient de sortir chez Phaidon, c’est quelque chose de totalement différent. Chez Braun il y a peut-être quarante ou cinquante ans, il a transformé la donne de l’intérieur en mettant en place une démarche, en inventant des gens. Ils avaient une emprise assez géniale puisqu’ils dessinaient les projets, rencontraient les technologies, faisaient quasiment les propositions de publicité – il y avait cette idée de projet global qui amène à des résultats extrêmement performants. Ce n’est pas rien si Jonathan Ive, qui dirige le design chez Apple, se réfère toujours à Dieter Rams, parce qu’ils sont exactement comme cela. Chez Apple, ils sont moins de trente designers, ils sont tous intégrés, ils prennent des gens très jeunes, tout le monde est là et ils traitent chaque détail des choses. C’est peut-être une démarche un peu différente, mais dans les bonnes entreprises, il y a des bons managers de projet pour établir cette relation et ce dialogue entre des personnes qui ont ne serait-ce que des mots différents et des objectifs différents.
ALAIN CADIX
C’est dans cet esprit que nous avons des accords avec l’école des Ponts et Chaussées ou Centrale. Ils permettent à des élèves de s’immerger pendant un semestre dans l’école. Ils ne seront pas designers, mais ils sauront demain ce que veut dire le design, ce que le design peut apporter, travailler avec les designers. Il y a une sorte d’acculturation des éléments de langage et des éléments de démarche qui permettront d’aller plus loin. Comme il a été dit tout à l’heure, c’est un travail de très longue haleine.
CHANTAL HAMAIDE
Vous abordiez la question du designer intégré. Effectivement, dans ces très grands groupes, comme Dieter Rams l’a été chez Braun, ce sont des designers qui avaient quand même une très grande liberté d’action. Peut-être que le designer intégré n’est pas seulement le designer qui va travailler pour l’entreprise, mais il va être aussi l’interprète entre l’entreprise et le designer extérieur lorsqu’il est convoqué. On peut imaginer que le rôle du designer soit aussi de l’ordre du conseil, avec la personne qui va faire entrer une culture différente de l’entreprise avec son dialogue avec des designers extérieurs invités. Le designer intégré est toujours un peu le symbole d’effet statique à l’intérieur de l’entreprise, c’est pour cela que de nombreuses entreprises comme Renault, vont chercher des designers extérieurs, qui vont faire des expériences à partir de leurs propres problèmes. Alain en a beaucoup parlé plusieurs fois à l’ENSCI, le designer intégré est peut-être le meilleur interlocuteur à l’intérieur de l’entreprise pour donner aux décideurs une autre idée du design dans les entreprises.
ERWAN BOUROULLEC
Quand vous comparez Apple à Hewlett Packard, deux sociétés de taille quasiment identique, deux personnes décident chez Apple (Steve Jobs et Jonathan Ive), c’est ainsi qu’ils font le design. Alors que chez Hewlett Packard, il doit y avoir énormément d’intervenants. On a vraiment besoin aussi de faire ces efforts de rationaliser un certain nombre de process de décision. Des gens comme Dieter Rams vivaient à une époque bénie effectivement parce que les problématiques étaient beaucoup plus simples et réduites. C’est peut-être là où se trouve aussi une des vraies questions de la pertinence du design : avec quel type de structure ? Comment ? Pour quel type de délai ? C’est peut-être là où on doit presque davantage faire les choix.
CHANTAL HAMAIDE
Je repense à ce que disait Monsieur sur la relation entre le designer, la fabrication du produit et le commerce. Je crois savoir que des expériences sont faites à Nancy, avec une vraie transversalité entre l’école d’Arts appliqués, l’école de commerce et l’école d’ingénieurs. Ce sont ces gens qui vont travailler ensemble un jour sur un projet, et très souvent ils ne se connaissent pas, la formation n’a pas été transversale au départ alors qu’ils vont bosser ensemble. Je ne sais pas si cela existe ailleurs, mais c’est comme apprendre à vivre aux enfants dans les écoles, apprendre à travailler ensemble au niveau de la formation future d’un projet de design, ce n’est pas mal. Je ne sais pas si vous avez d’autres exemples que celui-là ou si quelqu’un peut en parler ?
ALAIN CADIX
ARTEM existe depuis quelques années. Le projet décollera vraiment quand les trois acteurs seront présents sur un même site, mais il se passe déjà beaucoup de choses. Le bon exemple est Aalto University à Helsinki où vous avez le regroupement de l’école d’art et de design d’Helsinki, d’université de technologie et d’une business school d’une autre université. accessoirement, il y a aussi à Paris, le projet de créer Le grand atelier Condorcet qui va réunir les Arts et Métiers, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, le SCP et l’ENSCI, que nous amorçons d’ores et déjà dans des relations bi- ou trilatérales, et qui va être une des grandes réalisations suite aux grands emprunts et aux investissements de l’avenir. On trouvera quatre mille mètres carrés dans lesquels seront regroupés des élèves et des étudiants venant de tous ces horizons.
CHANTAL HAMAIDE
Donc un avenir optimiste pour la création ?
ALAIN CADIX
Oui, nous avons intérêt à avoir une certaine dose d’optimisme pour pouvoir avancer.
LYNE COHEN-SOLAL
VILLE DE PARIS
Monsieur Cadix a tout à fait raison sur Condorcet, mais il existe aussi un projet de presse entre l’École Normale Supérieure, le CPI, l’ENSAD et IFM – un mélange entre les ingénieurs et naturellement les Arts déco. Mais je demanderai bien à Monsieur Cadix de faire des cours à l’ENA, c’est là où les choses devraient véritablement changer. Car il est important aussi que les décideurs publics voient que le design n’est pas seulement des meubles ou des articles d’art ménager, mais aussi des procédures de réflexion et de décision qui permettent de faire les choses autrement, et de permettre aussi à l’administration d’être plus à l’écoute de ceux qu’elle est censée administrer. On arriverait là à une forme de révolution culturelle dans le fond. Les décideurs de la Ville de Paris qui sortent de l’ENA, quand on leur dit qu’il faut faire appel à un designer, ils nous disent que cela coûte trop cher, alors qu’ils le font pour le mobilier urbain, pour quelques écoles maternelles, mais jamais pour les foyers de personnes âgées par exemple où on aurait grandement besoin de gens qui aident ces personnes à survivre encore un peu dans des meilleures conditions possibles et aussi aux gens qui viennent les visiter. Je pense aussi aux personnes illettrées dans notre ville et qui ne savent pas se retrouver, comprendre, vivre avec nous, s’intégrer à la communauté. Il y a donc des fonctions tout à fait importantes qui me semblent pouvoir être confiées à des designers, et, évidemment le décideur moyen ne connaît pas toujours l’intérêt de l’appel au designer.
ALAIN CADIX
Dans le pôle de recherche de l’enseignement supérieur nous nous trouvons avec le SCP, les Arts et Métiers et l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, se trouve l’École Nationale de l’Administration, donc on va essayer de les travailler au corps…
ERWAN BOUROULLEC
Ce qui m’inquiète quand même, c’est qu’on essaie en fait de voir pour chaque chose de la vie une problématique hyper précise en se disant que le designer est plutôt un bon chef d’orchestre. C’est lui qui, dans le projet, essaie de collecter le plus de paramètres et d’y apporter une réponse ou de faire provoquer une réponse de l’équipe de travail. Quand même, pour moi, c’est une question de culture plus globale. Cela me fait toujours peur quand on me dit que le design, c’est super. Il est vrai que cela règle peut-être des questions pour les personnes âgées. En même temps, la vraie question pour la personne âgée, c’est probablement qu’on continue à se parler les uns et les autres, qu’on fasse de petites choses ou qu’il y ait aussi du commerce de proximité. Comment peut-on aussi traiter les choses en ensemençant des choses et moins en essayant aussi forcément de trouver des projets plus larges ? Des fois, je suis un peu perdu sur quelles sont les meilleures démarches. Par contre, il est vrai que les hommes politiques ont des responsabilités sur l’architecture, et il devrait y avoir des règles un peu plus fortes pour éviter que chaque élu local ait le choix de construire à la manière où il veut.
CHANTAL HAMAIDE
On parle des entrepreneurs, des hommes politiques, des entreprises. Patrick Elouarghi nous parlait des difficultés d’accès au design quand on n’est pas dans le design. Comment accéder à cette culture du design ? Patrick, en tant qu’utilisateur de ce design, comment as-tu pu rencontrer les bonnes personnes pour développer un projet très original, particulier et international ?
PATRICK ELOUARGHI
Il y a peut-être aussi cette barrière du coût, la peur des gens par rapport au coût d’un designer. Mais c’est un faux problème. Les gens ne savent pas vraiment, il faut essayer d’aller plus loin dans cette recherche, mais il faut aussi être un peu curieux. À partir du moment où on a envie de sortir du lot, on a envie d’expérimenter avec notre projet des choses différentes, il faut absolument avoir un regard extérieur, un designer qui est capable de venir de l’extérieur comme Matali Crasset qui ne connaissait pas de l’hôtellerie. En dialoguant et en conversant, nous avons réussi à créer quelque chose d’assez différent et unique. C’est ce dialogue qui permet d’aller plus loin dans notre différenciation, dans notre projet. Les gens ne le savent pas trop – je parle pour les hôteliers -, nous avons créé notre hôtel en 2003 avec une jeune designer à qui on a fait confiance, aujourd’hui on s’aperçoit qu’il n’y a pas beaucoup d’hôtels en France ou à Paris qui font appel à de jeunes designers ou à des designers plus reconnus, on reste vraiment souvent au stade de la décoration plutôt ou du systématisme hôtelier. Ce serait bien que même les professionnels dans l’hôtellerie sortent de cela. C’est le hasard complet qui nous a amenés à Matali Crasset. Nous nous intéressions déjà au design, au travail de Philippe Starck et on nous avait parlé des enfants de Starck. Tout simplement en pianotant sur Internet, nous sommes tombés sur Matali Crasset. Cela se passe dans un cyberespace, on tape sur Internet « Enfants de Starck », on tombe sur Matali Crasset, on l’appelle et elle nous reçoit tout simplement chez elle. C’est finalement un coup de foudre, un intérêt commun, et cela se passe très simplement. Les petits entrepreneurs ont peut-être un peu peur de contacter des designers, de prendre leur téléphone et d’envoyer les e-mails. Mais les grands entrepreneurs ou les grands groupes hôteliers devraient faire plus souvent appel à des designers et s’ouvrir un peu. Mais pour s’ouvrir, il faut aussi avoir un peu de courage, car il est vrai qu’on a plus facilement envie d’aller vers des choses traditionnelles et classiques, et, dès qu’on a envie de sortir du lot, le designer est la manière la plus intéressante de faire.
CHANTAL HAMAIDE
Est-ce que la presse peut avoir une influence justement sur cette sensibilisation au design ?
PATRICK ELOUARGHI
Oui, c’est clair. Ce que je viens de dire était un peu pessimiste, mais heureusement, depuis une dizaine d’années, on a commencé à voir de plus en plus d’hôtels un peu différents. Malgré tout, cela reste toujours des hôtels qui se copient dans leur mode de fonctionnement, dans leur design de la même manière. Mais la presse est importante aujourd’hui. Le design, l’écologie et le bio font les valeurs qui sont rapportées par les médias, la presse et dans notre vie au quotidien. Je pense que cela va quand même changer le rapport à cette chose.
ERWAN BOUROULLEC
La problématique est aussi aujourd’hui, en France, on a tendance à croire que le design est vu comme une brique supplémentaire à un produit. Dans les entreprises, c’est plus souvent lié à la forme et rarement à la fonction. On voit donc souvent le design comme de l’esthétisme. C’est bien dommage, car c’est dans les petites et moyennes entreprises en particulier qu’il faut instaurer un peu plus le design, leur faire comprendre que le designer peut intervenir en amont d’un processus aussi bien pour réduire leur coût de fabrication, leur coût de fonctionnement, leurs coûts de transport, leurs émissions de carbone, etc. Le design peut vraiment intervenir à tous les stades. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a deux axes principaux avec d’un côté le designer avec le style, et de l’autre, le designer plus près de l’ingénieur avec un métier transversal entre les métiers du marketing et du commerce. Cette dynamique doit vraiment être insufflée. L’ENSCI en est le bon vecteur, mais il faudrait que cette dynamique apparaisse un peu plus à travers la France et qu’elle rayonne beaucoup plus. On parlait tout à l’heure de la Chine, de cette peur de la Chine, la France est vecteur d’innovation de par ces conversations entre ces différents métiers, et, en apportant toutes ces conversations, nous allons arriver à de nouveaux projets. D’ailleurs, quand on voit les laboratoires de recherche ou les écoles d’ingénieurs qui travaillent avec les designers, ils sont très satisfaits parce qu’ils sont très étonnés du résultat, ils n’auraient jamais pensé à arriver là. Les secteurs sont trop cloisonnés, c’est la problématique. il faudrait essayer d’arriver à trouver une solution pour intégrer un peu plus dans les 80% des entreprises françaises que sont nos PME, plus que dans les gros groupes qui ont déjà un bureau d’études et qui ont déjà ce recul et qui comprennent tout cela.
MARIE-CHRISTINE DORNER
Le problème principal est qu’on n’arrive pas souvent en amont dans les sociétés. Effectivement, on est souvent la cerise sur le gâteau : « Venez m’emballer ce truc, on l’a déjà conçu complètement, cela a telle taille ». On ne peut pas travailler comme cela, on ne peut plus travailler comme cela. Mais il faut quand même être optimiste : les choses évoluent, les gens pensent un peu tous la même chose, on est quand même nombreux à penser la même chose et à aller dans le même sens, et, de plus en plus, on fait appel à nous en amont.
Mais il y a aussi une question de temps, les gens sont toujours pressés. Il faut que le produit sorte l’année prochaine, il y a toujours cette espèce d’urgence effrayante. Quand j’entends Erwan dire qu’ils ont mis six à sept ans à développer la ligne Axor, je trouve cela magnifique. Une société qui a le temps d’investir avec des designers dans une telle durée, c’est admirable.
CHANTAL HAMAIDE
À propos des PME, je voudrais saluer une petite entreprise qui est dans la salle, l’entreprise Roger Pradier. Roger Pradier est une entreprise très traditionnelle de luminaires, rachetée récemment, qui vient de développer une collection qui s’appelle Artus. Ces personnes n’avaient pas vraiment de culture du design. Je voudrais finir sur une note très positive : ils ont présenté dans le cadre des Designer’s Days, leur première collection sous la marque Artus, une collection organisée avec des designers (Philippe Nigro, Jean-François Dingjian, Patrick Norguet, Gilles Belley) et un designer intégré. Dans le cadre des Designer’s Days, c’est un exemple qui montre de quelle façon la PME peut être infiltrée car le problème est une question de lien. Il faut absolument trouver ce fameux lien entre le designer et l’entreprise, quelle que soit sa nature. Ce lien doit-il exister à travers des directeurs artistiques, à travers des gens qui ont une formation dans le design, à travers les designers eux-mêmes ? En tout cas c’est possible. Et comme vous l’évoquiez tout à l’heure, les PME constituent 80% des entreprises en France, il est plus facile d’infiltrer des petites entreprises qui sont à même de voir les réussites. Justement, cette société Roger Pradier se propose déjà d’exposer à Francfort dans le plus grand salon du luminaire européen. Tout est encore possible !
AURELIEN MIROFLE
DESIGNER
Je voulais amplifier le ton par rapport aux PME. Je suis cofondateur d’une très jeune association qui s’appelle « La designerie », basée en Champagne Ardenne. Je voulais simplement dire que nous venons de mettre en place un dialogue assez rapproché avec des artisans de Champagne Ardenne. Nous montons actuellement le premier projet. Nous re-questionnons les savoir-faire d’une entreprise (tuilerie) depuis cinq générations. Depuis cinq mois, nous prenons le temps de développer notre premier projet. Ce qui est intéressant, c’est que nous sommes écoutés, nous prenons le temps de discuter avec l’entreprise, c’est très agréable. Nous ne savons pas où cela va nous porter, mais l’action est très belle en tout cas.
CHANTAL HAMAIDE
Eugenio, toi qui es notre invité italien, veux-tu conclure ou dire quelques mots par rapport à ce que tu as entendu à Paris aujourd’hui ?
EUGENIO PERAZZA
Pour développer du design, il est important de comprendre quel sera le consommateur de demain. Je suis convaincu que le consommateur de demain consommera moins, mais consommera mieux. Si c’est vrai, même les entreprises devront terminer cette boulimie de projets, et se concentrer sur la qualité du projet, car dans le monde où tout tombe, une chose à mon avis ne tombera jamais, c’est la qualité du projet.
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POUR TERMINER LA CONVERSATION…
ALAIN LARDET
Avant de conclure, je voudrais vous remercier tous. Je crois qu’il s’agissait d’une table ronde particulièrement intéressante. Je me tourne à nouveau vers Chantal qui, avec la commission table ronde, qui réunissait cette année chez nous Renata Sapey, Chantal Granier et Valérie Anlart, a fait un très beau travail de préparation sur un sujet qui me semble essentiel.
Nous avons parlé du projet, sujet qui me tient beaucoup à cœur car, si je puis dire, j’ai été « élevé » professionnellement très tôt dans cette idée du projet. J’ai eu la chance de travailler très tôt, même étudiant, avec les grands italiens, et c’est là une grande partie de ma formation, de ma colonne vertébrale professionnelle. Je suis heureux qu’aujourd’hui, les différents interlocuteurs aient pu balayer assez complètement le champ du projet. C’est par ce type de pédagogie (bien qu’ici il s’agisse essentiellement dans le public de personnes tout à fait averties) que les Designer’s Days participent à une meilleure compréhension de ce qu’est profondément le design. Année après année, grâce à ce travail fait en profondeur de l’intérieur de notre association, qui justement réunit tous les interlocuteurs de cette discipline, que nous arrivons à aller au-delà de certaines idées reçues ou réductrices, et qui montrent combien le design dans notre vie quotidienne est devenu immensément important.
Je suis heureux et je salue bien sûr la présence de notre chère Lyne Cohen-Solal qui a pris la parole il y a quelques secondes et qui montre parmi d’autres exemples combien l’institution et les pouvoirs publics sont bien conscients de la nécessité de faire appel à des designers pour améliorer la vie quotidienne, et combien le rôle du design social est important. J’étais ravi au cours de mon parcours personnel dans la manifestation, notamment dans les travaux des écoles, de voir combien ces questions sociales et écologiques sont devenues primordiales dans la préoccupation des étudiants. Je suis aussi, par mes différentes participations à des conseils d’écoles, à des jurys, etc., extrêmement heureux de voir combien les écoles dialoguent entre elles, et Alain Cadix nous a instruits de ses expériences personnelles sur ce sujet.
Année après année, bien qu’il reste énormément de choses à faire, les choses évoluent plus vite. Et la France, à l’instar d’autres pays européens, notamment de l’Italie, sait maintenant comment s’instaure cette maïeutique qui est à l’origine des plus beaux projets de design. Cette maïeutique est évidemment fondée sur un dialogue – ou des conversations puisque c’est le mot du jour, entre ces designers, les utilisateurs et les industriels.
Merci aussi à Patrick pour son témoignage. Comme sans doute certains d’entre vous, j’ai été récemment visité le Hi Hôtel à Paris. Je dois dire que j’étais absolument touché par ce concept qui prend tellement en cause la dignité aussi bien du client que la dignité du personnel. Cela me semble être une illustration de plus de l’éthique, mot que nous n’avons pas prononcé aujourd’hui, mais qui était en creux dans tous nos échanges, l’éthique qui est aussi un des éléments constitutifs du design.
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